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VOLTAIRE A FERNEY
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University of Toronto
http://www.archive.org/details/voltaireferneyOOno
EUGENE NOËL
VOLTAIRE
A FERNEY
-^^ji^^-
ROUEN
LMPRIMÉ PAR D. BRIÉRE ET FILS
RUE SAINT-LÔ, N" 7
1867
yniversitaa
BIBUOTHECA
Ottaviensi»
PQ
VOLTAIRE A FERNEY
J'avoue que les jésuites me
damneront; mais Dieu, qui
n'est ni jésuite, ni janséniste,
ni calviniste, ni anabaptiste,
ni papiste, me sauvera.
( Voltaire, lettre à M. Tron-
ctiin, de Lyon, 8 décembre
1760.)
I.
L'avènement de Voltaire à la royauté
morale ne date ni de la Henriade, ni de
Charles Xll , ni de Zaïre , ni du Siècle de
Louis XIV, ni même de sa tragédie de Ma-
homet ; il date de son installation à Ferney.
C'est à partir de ce moment que, renonçant à
sa vie purement littéraire, se faisant à la fois
- 6 —
agriculteur, manufacturier, commerçant,
armateur, etc., il devient « le roi Voltaire. >»
Ses grandes œuvres ne seront pas des livres,
mais des actions , et il fera faire au genre
liumain tout entier un pas immense dans
les voies de la justice et de la lumière.
Le sentiment populaire et même la haine
de ses ennemis ne s'y sont pas trompés: ils
l'ont appelé, avec admiration ou colère, le
patriarche de Ferney; ce nom lui restera.
Toute la partie de, sa vie qui a précédé,
depuis sa naissance jusqu'à l'âge de soixante-
et-un ans, n'importe que parce qu'on y peut
voir de quelle manière, par sa propre nature
et par les circonstances, il fut préparé à
jouer un rôle de cette importance.
C'est en 1755 qu'eut lieu son installation
à Ferney. Il venait de traverser la période
la plus douloureuse de sa vie : quatre ans
plus tôt , il avait failli mourir de chagrin
au moment où M^^^ ^^ Ghâtelet lui fut en-
levée d'une manière si tragique. Mais rap-
pelons les faits principaux de la vie de Vol-
taire, faits qui certainement furent les pré-
ludes de tout ce que nous verrons par la
suite.
Fils , comme on sait , d'une femme de
beaucoup d'esprit et d'un père qui avait été
notaire et trésorier du roi, il entra, ses étu-
- 7 -
des achevées, cliez un procureur ; il s'initia
très vite aux détails de la procédure, et nous
verrons que toute sa vie il s'en souviendra
parfaitement. Le jeune légiste reparaîtra
dans les grands procès où vont être vain-
cus juridiqnement le fanatisme et la barba-
rie. Une brouille avec son père le força de
quitter Paris. Grâce aux recommandations
d'un parrain fort répandu dans le monde,
l'abbé de Gbâteauneuf, il vécut pendant près
de deux ans de château en château ; il so
lia ainsi d'amitié avec ce que la noblesse
d'alors comptait de plus illustre. Cette pé-
régtination, pour lui fort instructive, fat
suivie d'un séjour en Hollande ; il apprit là
ce que peut le commerce pour la grandeur
d'un peuple. Il fut enchanté de ce qu'il vit
à Amsterdam, et nous verrons bien que
l'habile négociant de Ferney avait su pro-
fiter de son séjour dans ce riche pays.
A peine rentré à Paris , il se vit , pour le
plus léger des prétextes , emprisonné onze
mois à la Bastille ; après quoi il dut quitter
de nouveau la France et se réfugier en An-
gleterre. Il y resta trois ans ; il apprit à
Londres des choses fort nouvelles pour un
jeune Français de ce temps-là.
Ce qui lui plaisait surtout dans ce pays ,
et ce qu'il désirait voir s'étendre à d'autres
contrées, ce fat cette liberté de la presse; ce
fut ce parlement, où huit cents personnes
avaient le droit de parler en public et de
soutenir les droits de la nation ; ce fut la
loi du jury, le droit accordé à tout citoyen
d'avoir un avocat pour le défendre ; ce
fat le respect de la propriété , le respect
des personnes. A Londres , la fantaisie des
ministres et même du monarque était im-
puissante à faire arrêter un citoyen sans
rintervention préalable de la justice et de
la loi.
« Gela s'appelle des prérogatives, disait-
il , et en effet , c'est une très grande et très
heureuse prérogative , par dessus tant de
nations, d'être sûr en vous couchant que
vous vous réveillerez le lendemain avec la
même fortune que vous possédiez la veille;
que vous ne serez pas enlevé des bras de
votre femme et de vos enfants , au milieu
de la nuit, pour être conduit dans un donjon
ou dans un désert. . . »
Ce qu'il admira encore, ce fut la Société
Royale de Londres , composée des savants
anglais les plus illustres. Dans cette assem-
blée Robert Boyle avait exposé ses décou-
vertes, Harvey avait démontré la circulation
du sang , Wren et Wallis exposaient leurs
- 9 -
savants calculs , Halley ses découvertes as-
tronomiques , Newton faisait connaître la
loi sublime qui règle la marche des mondes ;
le roi, le peuple ne dédaignaient pas de
choisir dans cette société leurs plus impor-
tants dignitaires. Par toute l'Europe, les
savants , les philosophes, les grands inven-
teurs languissaient dans la pauvreté et
l'humiliation, et plus souvent encore étaient
persécutés; mais il voyait à Londres:
Newton , directeur des monnaies et
membre du parlement ;
Locke, à la tête du bureau du commerce ;
Addisson, ministre ;
Prior, ambassadeur ;
Steele, membre du parlement ;
Wanbruck, membre du parlement , etc.
Lorsque, trente ans plus tard , Voltaire
écrira, à Ferney, le Dictionnaire Philosophique
et ses brochures politiques, nous verrons si
le souvenir lui était resté présent de ce
qull avait vu de l'autre côté de la Manche.
De retour en France et obligé de se ca-
cher à Rouen , puis à Déville , il y re-
prend ses travaux littéraires ; mais de plus
en plus la littérature tourne avec lui à la
philosophie pratique, à l'action: ses œu-
vres en apparence les plus littéraires sont
-io-
des machines de guerre contre le vieux
monde. Cependant on peut dire que jus-
qu'ici Voltaire n'est encore qu'un taquin ,
un gamin , un écolier de génie ; mais , à
Ferney, nous le verrons, en possession de
toute sa force, attaquer corps à corps le
fanatisme, la féodalité, et finalement les
vaincre. Au moment de sa vie où nous
sommes arrivés, il vient de donner Zdire ;
le succès fat un des plus grands qu'il y ait
jamais eu au théâtre. Cette œuvre fat com-
me le signal d'une révolution dans la vie
de Voltaire : c'est l'époque de sa liaison
avec M™« du Chatelet. Une seule femme, il
l'a dit lui-même, lui avait fait perdre quel-
ques heures dans sa jeunesse : c'était
M™o de Villars. Son amitié pour M^^^ du
Chatelet ne fit que le pousser au travail :
elle avait le goût des mathématiques , il se
livra avec elle à l'étude des sciences , à l'as-
tronomie, à la physique et à la chimie. Ils
s'enfermèrent ensemble dans une charmante
vallée, entre Lorraine et Champagne, au
château de Cirey, et ils y restèrent treize
ans, c'est-à-dire jusqu'à la mort de My^^ du
Chatelet. Mais il y eut pour Voltaire plus
que la mort d'une compagne : il sut à ses
derniers moments qu'elle aimait Saint-
Lamhert. On peut voir dans les mémoires
— 11 -
de Lonchamp, valet de chambre de Vol-
taire, cette cruelle tragédie.
Trahi de ce côté, malade , croyant à sa fin
prochaine, sans cesse menacé ou de la Bas-
tille ou d'un nouvel exil , il se trouvait, s'il
continuait son œuvre, n'avoir point en Eu-
rope de plus puissant appui que le roi de
Prusse, Frédéric II ; celui-ci, par les lettres
les plus pressantes, les plus amicales, l'en-
gageait à venir se fixer près de lui. Voltaire
se décida enfin à partir. On sait ce que lut
pour lui ce séjour à Berlin : âlcine-Frédé-
ric ne tarda pas à se changer en Denis-le-
Tyran. Voltaire vit à Postdam une de ses œu-
vres brûlées par la main du bourreau , on
lui vola par ordre du roi ses manuscrits ,
son argent, et il y fut mis en prison. Après
trois ans de ces persécutions, il revint en
France plus accablé qu'au départ ; il était
malade et se réfugia quelque temps à Plom-
bières ; puis , autant pour fuir le monde
que pour travailler à son grand ouvrage :
Essai sur l'Esprit et les Mœurs des Nations , il
s'enferma quelques mois dans l'abbaye de
Senones, près du tranquille et aimable dom
Galmet , qui avait réuni là une des biblio-
thèques les plus riches du monde en docu-
ments historiques. Mais où aller au sortir
de là? La France lui était fermée , il venait
— 12 -
de s'enfuir de la Prusse, certaines in-
fluences politiques lui rendaient l'Angle-
terre fort douteuse , l'Europe lui était véri-
tablement fermée. C'est alors que , malgré
tout , reprenant courage et se remettant à
l'œuvre, il eut l'incroyable idée de se créer
à lui-même un royaume. Une circonstance
imprévue vint d'ailleurs lui rendre quel-
que sécurité et quelque confiance en lui-
même. Etant allé à Lyon , où le duc de Ri-
chelieu lavait appelé pour une entrevue, il
y reçut du public un si brillant accueil ,
surtout au théâtre , on y fit éclater une telle
joie de sa présence , il fut si pressé, si ap-
plaudi de la foule , de telles acclamations
éclatèrent sur son passage , qu'il vit bien
que la France est le vrai pays du bon sens.
Ce qui le combla de joie dans son propre
triomphe, ce fut de voir quels progrès l'es-
prit public avait faits en faveur de la philo-
sophie.
A la vérité, M. le cardinal de Tencin, ar-
chevêque de Lyon, fut indigné de ces ova-
tions décernées à l'illustre voyageur, mais
celui-ci s'en soucia peu.
Le roi et le royaume savaient donc sa
rentrée en France ; cependant l'ordre de
repartir, qu'il avait redouté d'abord, ne ve-
nait pas. En efîet, il n'avait point été pro-
- 13 —
nonce contre lui de sentence d'exil. Il re-
prenait donc bon courage ; toutefois il
laissa bien voir que son projet n'était pas
de revenir à Paris, mais de s'établir dans
quelque retraite la plus solitaire possible.
Mais où trouver cette retraite? Jl chercha
quelque temps dans les Vosges ; il ne vou-
lait, disait-il, qu'un abri pour y mourir en
paix ; s'il ne mourait pas, un désert au mi-
lieu des Alpes lui suffisait pour fonder sa
royauté spirituelle.
S'il vivait, il sentait bien qu'après avoir
si longtemps écrit , il allait maintenant
agir. Cesserait-il de croire pour cela à l'in-
fluence de la parole sur les sociétés hu-
maines ? Ne croirait-il plus à la puissance
du livre ? Il allait , au contraire, écrire plus
que jamais ; et quant aux livres, écoutez de
quelle manière il en parlera tout- à- l'heure
dans le Dictionnaire Philosophique :
« Vous méprisez les livres, vous dont
toute la vie est employée dans les vanités
de l'ambition et dans la recherche des
plaisirs ou dans l'oisiveté ; mais songez que
tout l'univers connu n'est gouverné que
par des livres, excepté les nations sau-
vages, n
Il allait, en redoublant par son exemple
2
- 14 -
l'activité de l'Europe, en émancipant le com-
merce et l'industrie, en créant même des
industries nouvelles, faire entrer la littéra-
ture, elle aussi dans, des voies dont elle était
fort deshabituée. C'est à Ferney qu'il écrivit
ses romans, ses contes en vers, ses pam-
phlets politiques et religieux, et enfin ses
plaidoyers dans les procès qui resteront sa
vraie gloire. Citons cette note en faveur
des serfs du Jura :
Nouvelle requête au roi et à son conseil pour les
habitants de Longe haumois , Morez , Morbier,
Belle-Fontaine, les Rousses, Bois-d'Amont, etc., en
Franche-Comté.
Sire,
Douze mille sujets mouillent encore de leurs
larmes les pieds de votre trône. Les habitants de
Longchaumois sont prêts à servir Votre Majesté,
en faisant de leurs mains, à travers les montagnes,
le chemin que Votre Majesté projette de Versoix
et delà route de Lyon en Franche-Comté ; ils ne
demandent qu'à vous servir. Le chapitre de Saint-
Claude, ci-devant couvent des Bénédictins, per-
siste à vouloir qu'ils soient ses esclaves.
Ce chapitre n'a point de titres pour les réduire
en servitude, et les suppliants en ont pour être
libres. Le chapitre a pour lui une prescription
d'environ cent années. Les suppliants ont en leur
faveur le droit naturel et des pièces authentiques
déjà produites devant Votre Majesté.
- 15 -
Il s'agit de savoir si ces actes authentiqiies doi-
vent relever les suppliants de la faiblesse et de
l'ignorance qui ne leur ont pas permis de les
faire valoir, et si la jouissance d'une usurpation
pendant cent années communique un droit au
chapitre contre les suppliants. La loi étant incer-
taine et équivoque sur ce point, les habitants sus-
dits ne peuvent recourir qu'à Votre Majesté ,
comme au seul législateur de son royaume ; c'est
à lui seul de fixer, par un arrêt solennel, l'état
de douze mille personnes qui n'en ont point.
Votre Majesté est seulement suppliée de con-
sidérer à quel état pitoyable une portion consi-
dérable de ses sujets est réduite:
1° Lorsqu'un serf du chapitre passe pour être
malade, l'agent ou le fermier du chapitre com-
mence par mettre à la porte la veuve et les en-
fants et par s'emparer de tous les meubles. Cette
inhumanité seule dépeuple la contrée.
2° L'intérêt du chapitre à la mort de ces mal-
heureux est tellement visible , que voici ce qui
arriva le mois d'avril dernier et qui mérite d'être
mis sous les yeux de A'otre Majesté:
Le chapitre, en qualité d'héritier, est tenu de
payer le chirurgien et l'apothicaire. Un chirur-
gien de Morez, nommé Nicod, demanda, au mois
d'avril, son paiement à l'agent du chapitre. L'a-
gent répondit ces propres mots:
« Loin de vous payer, le chapitre devrait vous
punir ; vous avez guéri , l'année dernière , deux
serfs dont la mort aurait valu 2,000 écus à mes
maîtres. »
- 16 -
Nous avons des témoins de cet horrible pro-
pos, nous demandons à en faire la preuve.
Nous ne voulons point fatiguer Votre Majesté
par le récit avéré de cent désastres qui font fré-
mir la nature ; d'enfants à la mamelle abandon-
nés et trouvés morts sous le scellé de leur père ;
de filles chassées de la maison paternelle, où
elles avaient été mariées, et mortes dans les en-
virons au milieu des neiges; d'enfants estropiés
de coups par les agents du chapitre, de peur
qu'ils n'aillent demander justice. Ces récits trop
vrais déchireraient votre cœur paternel.
Nous sommes enfermés entre deux chaînes de
montagnes, sans aucune communication avec le
reste de la terre. Le chapitre ne nous permet
pas même des armes pour nous défendre contre
les loups, dont nous sommes environnés. Nous
avons vu, l'hiver dernier, nos enfants dévorés
sans pouvoir les secourir ; nous restons en proie
au chapitre de Saint-Claude et aux bêtes féroces.
Nous n'avons que Votre Majesté pour nous pro-
Ge qui précède nous montre dans quelle
vie nouvelle va entrer l'auteur de Zaïre ;
mais n'anticipons point: racontons dans
leur ordre les principaux évéHements de
cette existence du patriarche , et surtout
gardons-nous bien à l'avenir de confondre
la première et la seconde phase de la vie
du grand réformateur. Sa grande action,
- 17-
comme celle de Socrate , eut ses temps de
préparation. Le Socrate dont se moqae
Aristophane n'est point du tout le Socrate
dont nous parleront plus tard Platon et
Xénophon. Des rêveries métaphysiques ,
dont se moque avec tant de raison l'au-
teur des Nues^ Socrate en était venu enfin au
bon sens dans sa vieillesse. Le patriarche de
Ferney n'en vint pas seulement au bon
sens ; il fut , comme aucun homme ne
l'avait été avant lui , animé d'un invin-
cible sentiment de justice. A force d'expé-
rience et de malheurs , désintéressé de lui-
même , il n'aura plus d'autre souci que le
salut général.
n.
Nous sommes en 1755, Voltaire a soixante-
et-un ans ; le voici établi dans un vaste
domaine , formé de plusieurs seigneuries
achetées par lui et s'étendant sur les terri-
toires de France , de Savoie , de Genève et
de Suisse. Le voici donc habitant à la fois
deux royaumes et deux républiques. Il eût
fallu , pour l'exiler désormais, l'entente de
toutes les puissances.
— 18 -
Ce magnifique domaine, unique au monde
parla beauté inexprimable de sa situation
et par cet avantage de faire son seigneur
citoyen de quatre nations, était composé des
seigneuries de Ferney, de Tourney, de Mou-
rion et d'une jolie maison de campagne si-
tuée sur le territoire de Genève, au bord du
lac, et qu'il appela les Délices.
La position était inexpugnable: on ne brû-
lait plus les philosophes ; il n'avait plus à
craindre que le poignard de quelque fana-
tique; mais il y songea peu; il était d'ail-
leurs entouré et gardé comme un roi. Le
voilà donc devenu un grand seigneur ter-
rien, enraciné, en quelque sorte, dans le sol
de quatre puissances ! Je suis de toutes les na-
tions, écrivait-il. Pour la première fois il
éprouve la joie de se sentir tout-à-fait libre ;
il peut agir, parler. Il n'a guère écrit jus-
qu'ici qu'au nom de la philosophie, mais sa
voix va devenir celle de tous les muets de ce
monde, la voix des paysans, la voix des serfs.
Il sera, au centre de l'Europe, le laboureur
roi; aussi quelle joie de cette installation!
Chevaux, bœufs, moutons , charrues , cha-
riots , il achète, sème, plante, défriche, bâ-
tit tout un village ; il fait venir des colons,
crée des manufactures. Le voici dans sa
sphère de créateur et de réformateur : il
- 19 -
fait des plans, donne des ordres, voit la na-
ture elle-même se transformer sous ses
yeux : un désert se change en une colonie
laborieuse et prospère. C'est pour lui l'au-
rore d'une existence nouvelle, existence heu-
reuse qui lui permet de donner carrière à
toutes ses facultés; c'est la vie humaine
dans toute sa plénitude, et c'est pour cette
vie, dit-il, que l'homme est né. Quand Dieu
créa Adam, il le mit dans un heau jardin ,
ut operaretur eum^ pour qu'il le cultivât.
Son bonheur, son enthousiasmée éclatent
dans toutes ses paroles ; on le dirait rajeu-
ni. Il écrite Thiriot : « Je me suis fait ma-
çon, charpentier, jardinier... »
Puis il ajoute en riant : « Nous sommes
occupés, M°»« Denis et moi, à faire bâtir
des loges pour nos amis et pour nos pou-
les. Nous faisons faire des carrosses et des
brouettes; nous plantons des orangers et
des oignons, des tulipes et des carottes.
Nous manquons de tout. Il faut fonder Gar-
thage... Ma maison est dans le territoire
de Genève, et mon pré dans celui de France :
il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une
maison qui est tout-à-fait suisse...»
Il l'invite à venir passer au moins un an
aux bords de son lac : « Vous y serez , lui
dit-il avec la gaîté d'un jeune homme,
- 20 -
alimenté, désaltéré, rasé, porté de Prangin
aux Délices, des Délices à Genève, à Mor-
ges, qui ressemble à la situation de Gon-
stantinople; à Monrion, qui est ma maison
près Lausanne ; vous y trouverez partout
bon vin, bon visage d'hôte. . ., etc., etc. »»
Le voici , plus que jamais , redevenu
poète :
Liberté l liberté ! ton trône est en ces lieux !
Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge,
Comme le grand Virgile occupa son printemps !
Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage,
11 cultivait la terre et chantait ses présents.
C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aux champs
[ qu'il faut vivre.
Dieu du jour, Dieu des vers, j'ai ton exemple à
[ suivre :
Tu gardas les troupeaux, mais c'était ceux d'un roi;
Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi.
L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue
Que le parc de Yersaille et sa noble étendue.
Dans son enthousiasme il crée, en jouant,
une littérature nouvelle, celle de ses char-
mants contes en vers et en prose: Le Pauvre
Diable^ les Chevaux et les Anes^ le Russe à Paris,
Micromégas^ Jeannot et Colin, etc.
- 21 -
Il crée le style de ses admirables Epîtres :
En vain sur son crédit un délateur s'appuie,
Sous son bonnet carré, que ma main jette à bas,
Je découvre, en riant, la tête de Midas.
J'honore Diderot, malgré la calomnie ;
Ma voix parle plus haut que les cris de l'envie.
Les échos des rochers qui ceignent mon désert
Répètent après moi le nom de d'Alembert.
On le voit écrire plus tard à M™^ du Def-
fand :
« Si j'osais, je me croirais sage , tant je
suis heureux. Je n'ai vécu que du jour où
j'ai choisi ma retraite ; tout autre genre de
vie me serait insupportable. Paris vous est
nécessaire, il me serait mortel ; il faut que
chacun reste dans son élément. Je suis très
fâché que le mien soit incompatible avec le
vôtre
» J'ai de très vastes possessions que je
cultive Ma destinée était de finir entre
un semoir, des vaches et des Genevois
» Voilà ma vie , madame , telle que vous
l'avez devinée : tranquille et occupée, opu-
lente et philosophique , et surtout entière-
ment libre. »
C'était de quoi faire mourir les envieux.
- 22 -
Que pensaient de cette vie heureuse Fréron,
Boyer, Berthier, La Beaumelle, Maupertuis,
les frères Pompignan et les jésuites Nonotte
et Patouillet ? Qu'en pensait-on à Versailles ?
Que pensaient tous ceux qui s'étaient ré-
jouis de ce que, vraisemblablement, il n'au-
rait bientôt plus un coin de terre pour se
réfugier en Europe ? La joie de voir ses
ennemis confondus, le triomphe de la phi-
losophie en sa personne entraient pour une
grande part dans son bonheur. Il avait, en
ellet, quelque droit d'être fier, celui qui
avait fait proclamer souveraines, par l'opi-
nion publique, la Raison et la Justice, celui
qui, pour la première fois, donnait à l'Eu-
rope le spectacle d'un citoyen libre : libre
dans ses actions et dans sa parole. Et ce
n'est pas ici la liberté de parole accordée à
celui dont la pensée est esclave , c'est l'af-
franchissement de l'esprit humain , c'est la
proclamation de l'autorité suprême de
l'âme. — Que l'on comprenne bien ceci , et
que l'on s'explique comment la gloire de
Voltaire est restée si grande au milieu des
clameurs qu'a soulevées son œuvre !
23
TH.
Le voilà donc seigneur de Ferney, de
Tourney, de Monrion , etc. Pour commen-
cer, il plaide ; il avait acheté la terre de
Tourney du président de Brosses. Celui-ci
profita de l'absence de l'acquéreur pour
ajouter un article au contrat ; il en résulta
un procès que Voltaire gagna , je crois ;
mais il De s'en tint pas là.
Le président , homme de beaucoup d'es-
prit et très influent, était sur le point d'en-
trer à l'Académie fraiiçaise. Voltaire voulut
montrer, du fond de sa retraite , jusqu'où
pouvait aller sa puissance : il obtint de
faire fermer les portes de l'Académie au
président de Brosses.
Cette querelle donna lieu , parmi les dé-
sœuvrés, à une nouvelle avalanche de bro-
chures, d'épigrammes et de quolibets ; mais
Voltaire n'en prit que plus à cœur le soin
de sa colonie. Il fait venir de Genève des
artisans , principalement des horlogers ; il
crée une école, bâtit une église , construit
un théâtre, où souvent il a Lekain pour ac-
teur. On sait que Lekain lui devait sa for-
- 24 -
tune. Le célèbre tragédien avait été , dans
sa jeunesse, apprenti orfèvre. Voltaire re-
connut sa vocation sur un geste qu'il fit un
jour en lui remettant une tabatière ; il lui
donna ses premières leçons dans l'art de la
déclamation (où il excellait lui-même), et il
le fit entrer au théâtre. Depuis Baron ( élevé
par Molière) de tels accents pathéttiiques
n'avaient plus retenti sur la scène française.
L'auteur de l'Essai sur les Mœurs fondait
donc, au milieu des montagnes du Jura ,
sur les bords du lac de Genève , dans un
pays aussi fertile qu'admirable, une colonie
à laquelle il donna pour base l'agriculture,
l'industrie et la liberté. 11 voulait que les
arts y fussent en honneur, et il y bâtit un
théâtre, où bientôt il jouera lui-même ses
propres pièces. Dans le même temps, on le
sait, il élève une église , à quel patron con-
sacrée? A celui qu'adorent tous les peu-
ples, au Dieu éternel qu'il avait eu la joie,
dans ses travaux historiques , de retrouver
au fond de toutes les religions , au grand
esprit de concorde, d'unité et de création ,
devant qui s'évanouissent toutes les sectes,
ou plutôt devant qui toutes les religions se
reconnaissent sœurs.
DEO EREXIT VOLTAIRE,
ces trois mots seront gravés au portail de
- 25 -
l'église de Ferney. 11 ne se contenta pas
de bâtir cette église , il y prêcha quelque-
fois. L'évêque d'Annecy voulut l'en em-
pêcher ; mais Voltaire plaida et confondit
l'évêque, en produisant un ancien titre, par
lequel les seigneurs de Ferney avaient
le droit d'admonester leurs vassaux à
l'église.
Pendant qu'il bâtissait Ferney, il dut se
tenir aux Délices. Mais tout allait vite avec
lui , et la nouvelle maison ne tarda pas à
être en état de le recevoir.
« La maison des Délices , disait-il , est
jolie et commode. L'aspect en est char-
mant ; il étonne et ne lasse point. C'est
d'un côté le lac de Genève, c'est la ville de
l'autre. Le Rhône en sort à gros bouillons
et forme un canal au bas de mon jardin ; la
rivière d'Arve, qui descend de la Savoie, se
précipite dans le Rhône. Plus lom, on voit
encore une autre rivière. Cent maisons de
campagne, cent jardins riants , ornent les
bords du lac et des rivières. Dans le loin-
tain s'élèvent les Alpes , et, à travers leurs
précipices, on découvre vingt lieues de
montagnes couvertes de neiges éternelles. >»
Malgré les splendeurs d'une telle situa-
tion, Voltaire se plut toujours mieux à
3
- 26-
Ferney, parce qu'il était là au milieu de
sa colonie d'artisans et de laboureurs , qui
l'adoraient. Il leur bâtissait des maisons à
mesure que leur nombre augmentait ; il
leur prêtait , pour s'établir, de l'argent sans
intérêt. Il leur avait donné une église , un
théâtre, une école ; il leur donna bientôt
aussi un hôpital. Sa maison était comme
une maison bénie, et toute créature, au-
tour de lui , semblait être dans un monde
enchanté.
En 1771, tout le pays de Gex fut en proie
à la famine ; le seul village de Ferney fut
épargné. Voltaire fit venir de Sicile du blé
qu'il distribua à tous ses colons pour un
prix au-dessous de celui du prix d'achat.
Aussi ces braves gens, dont il faisait la
joie, ne savaient quels témoignages lui don-
ner de leur reconnaissance. A sa fête, le
jour de Saint-François, c'étaient par tout
le village des jeux, des illuminations, des
feux d'artifice. Les jeunes gens se for-
maient en compagnies militaires et le ve-
naient saluer, musique en tête , aux cris
de : « Vive monsieur de Voltaire ! »
Les dimanches, ils venaient danser dans
son château. Ils y trouvaient , dit le
fidèle secrétaire Wagnière, toutes sortes de
rafraîchissements. Il venait les voir dan-
- 27 -
ser, les excitait et partageait la joie de ces
colons, qu'il appelait ses enfants. Les jeunes
gens du village firent faire une médaille
d'or avec le portrait de M. de Voltaire, et
cette médaille fut donnée pour prix à ce-
lui qui montra le plus d'adresse à l'exer-
cice au fusil. Ses bontés s'étendaient Lien
au-delà de ses domaines. Pour n'eu citer
ici qu'un exemple , rappelons qu'après la
bataille de Rosback, il écrivit à son banquier
de Berlin de donner de sa part aux offi-
ciers français blessés et prisonniers l'argent
dont ils auraient besoin.
Quel noble emploi de la fortune !
« Il faut être économe dans sa jeunesse ,
disait-il ; on se trouve dans sa vieillesse
un fonds dont on est surpris. C'est le temps
où la fortune est le plus nécessaire , c'est
celui où je jouis , et après avoir vécu chez
des rois, je me suis fait roi chez moi. »
IV.
Tout ce qu'il y avait d'illustre en Europe
voulut le visiter dans ses domaines , et il
avait quelquefois à sa table plus de trente
convives ; mais rarement paraissait-il au
- ^8-
milieu d'eux : il restait au travail , qu'il ai-
mait de plus en plus. Son bonheur, sa
vraie récréation , c'était de voir agir sous
ses yeux ses artisans et laboureurs ; il n'était
intraitable qu'aux paresseux et aux men-
diants.
Le travail est mon Dieu , tiii seul régit le monde ;
Il est l'âme de tout
Ceux qui l'avaient vu autrefois, au milieu
du luxe de Cirey, étaient étonnés de la sim-
plicité royale et champêtre de sa maison.
Tout y peignait l'abondance, l'hospitalité, le
goût des arts ; mais tout y était simple.
Etait-on dans une ferme ? était-on chez un
prince ? on ne l'aurait su dire. Ce qu'il y
avait de certain , c'est qu'on était dans un
lieu unique au monde.
Le musicien Grétry, qui le vint voir,
rend compte ainsi de sa visite :
« Tout m'enchantait dans ce lieu char-
mant : les parterres, les bosquets , les ani-
maux les plus rustiques me semblaient
différents sous un tel maître. — Il semblait
avoir transféré à Ferney le centre de la
France. La correspondance continuelle
qu'il entretenait avec les gens de lettres
- 29 -
était le journal qui l'instruisait chaque
jour des mouvements de la capitale. »
Lekain écrivait aussi de Ferney :
«* C'est, en vérité, le plus touchant spec-
tacle et même le plus intéressant. . . On
compte aujourd'hui dans le petit canton de
Ferney 1,300 habitants des deux sexes , tous
très hien occupés, bien logés, bien nourris,
vivant en paix et priant Dieu, dans leur dif-
férente communion, de conserver les jours
de leur fondateur ; leurs vœux sont trop
justes pour ne pas être exaucés, et vérita-
blement M. de Voltaire jouit de la meil-
leure santé, en protestant toujours qu'il se
meurt, et qu'il n'a que quarante-huit heu-
res à vivre ... Il vient de faire des vers à la
reine, qui sont charmants et d'une fraîcheur
inconcevable pour son âge... Voilà, mon-
sieur, tout ce que je puis vous faire parve-
nir de plus intéressant sur le patriarche de
notre littérature et le bienfaiteur de l'hu-
manité. Le plus bel ornement de sa colonie
serait sans doute sa figure en marbre, posée
au milieu de ses jardins , et je ne conçois
pas pourquoi MM. les Encyclopédistes, em-
barrassés du lieu où ils en feront l'inau-
guration, ne nous l'envoient pas à Ferney :
ce serait Lycurgue au milieu des Spar-
- 30 -
liâtes, ou bien Abraham au milieu de ses
enfants. >> (Lettre inédite.)
Ecoutons maintenant ie prince de Ligne:
« Il fallait le voir à Ferney, animé par sa
belle et brillante imagination, distribuant,
jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en
prêtant à tout le monde , porté à voir et à
croire le beau et le bien, abondant dans
son sens, y faisant abonder les autres , rap-
portant tout ce qu'il écrivait à tout ce qu'il
pensait, faisant parler et penser ceux qui
en étaient capables , donnant des secours
à tous les malheureux, bâtissant pour de
pauvres familles, et bonhomme dans la
sienne , bonhomme dans son village, bon-
homme et grand homme tout à la fois :
réunion sans laquelle on n'est jamais com-
plètement ni l'un ni l'autre, car le génie
donne plus d'étendue à la bonté et la bonté
plus de naturel au génie. >»
V.
Au milieu de cette vie heureuse, croit-on
qu'il ne va plus songer qu'à ses propres
plaisirs et ne reprendre la plume que pour
les amusements et pour la gloire littéraire ?
-31 -
Nullement, car 11 y a des malheureux, et il
faut que sa voix se fasse entendre pour eux;
il y a des bourreaux, il faut qu'il les flé-
trisse; il y a des jugements iniques, il faut
qu'il les fasse casser; il y a des victimes,
il faut qu'on les réliabilite. A peine est-il
installé à Ferney, qu'il publie une Requête à
tous les magistrats du royaume : ce n'est plus
en son nom, ce n'est plus au nom de la
philosophie, qu'il parle, mais au nom de
paysans opprimés :
« La portion la plus utile du genre hu-
main, celle qui vous nourrit, crie du sein
de la misère à ses protecteurs :
» Vous connaissez les vexations qui nous
arrachent si souvent le pain que nous pré-
parons pour nos oppresseurs mêmes. La ra-
pacité des préposés à nos malheurs n'est
pas ignorée de vous. Vous avez tenté plus
d'une fois de soulager le poids qui nous
accable, et vous n'entendez de na)us que des
bénédictions, quoique étouffées par nos san-
glots et par nos larmes.
» Nous payons les impôts sans murmure,
taille, tailion, capitations, double vingtième,
ustensiles, droits de toute espèce, impôts
sur tout ce qui sert à nos chétifs habille-
ments, et enfin la dîme à nos curés de tout
- 32-
ce que la terre accorde à nos travaux, sans
qu'ils entrent en rien dans nos frais. Ainsi
au bout de l'année tout le fruit de nos pei-
nes est anéanti pour nous. Si nous avons
un moment de relâche, on nous traîne aux
corvées à deux ou trois lieues de nos habi-
tations, nous, nos femmes, nos enfants, nos
bêtes de labourage, également épuisées et
quelquefois mourant pêle-mêle de lassitude
sur la route. . .
» Tous ces détails de calamités accumulées
sur nous ne sont pas aujourd'hui l'objet de
nos plaintes. Tant qu'il nous restera des
forces nous travaillerons : il faut ou mourir
ou prendre ce parti.
» C'est aujourd'hui la permission de tra-
vailler pour vivre, et pour nous faire vivre,
que nous vous demandons. Il s'agit de la
quadragésime et des fêtes. »
Au dix-septième siècle, cette loi du chô-
mage était respectée du peuple et assez gé-
néralement suivie. Mais au dix-huitième
siècle, il y eut quelques résistances çà et là,
ou tout au moins quelques hésitations. Les
curés se récrièrent contre les progrès de
l'irréligion. De pauvres gens furent traînés
en prison, enlevés à leurs familles et ruinés
à jamais, pour avoir donné quelques^ soins
- 33 -
à leurs maigres récoltes au jour de la Puri-
fication, de la Visitation, ou de Saint-Ma-
thias et de Saint-Barnabe.
Il s'agissait aussi du carême dans la Re-
quête à tous les magistrats. Il n'y avait pas en-
core bien des années que des malheureux
avaient été condamnés à mort pour avoir
mangé un morceau de vieux lard, plutôt
que de se laisser mourir de faim. Mais lais-
sons la parole à celui qui prit la noble
tâche de parler au nom de tant d'infortunés :
« Tous nos jours sont des jours de peine.
L'agriculture demande nos sueurs pendant
la quadragésime comme dans les autres sai-
sons. Notre carême est de toute l'année. E^i-
11 quelqu'un qui ignore que nous ne man-
geons presque jamais de viande? Hélas ! il
est prouvé que si chaque personne en man-
geait , il n'y en aurait pas quatre livres par
mois pour chacune. Peu d'entre nous ont
la consolation d'un bouillon gras dans leurs
maladies. On nous déclare que , pendant le
carême, ce serait un grand crime de man-
ger un morceau de lard rance avec notre
pain bis. Nous savons même qu'autrefois ,
dans quelques provinces , les juges con-
damnaient au dernier supplice ceux :iui ,
pressés d'une faim dévorante , auraient
- 34 -
mangé en carême un morceau de cheval ou
d'autre animal jeté à la voirie... »
Puis il ajoute en note :
Copie de l'arrêl sans appel , 'prononcé par le
grand-juge des moines de Saint-Claude, le 28
juillet 1629 :
« Nous, après avoir vu toutes les pièces
» du procès , et de l'avis des docteurs en
» droit , déclarons ledit Guiliou , écuyer ,
» dûment atteint et convaincu d'avoir, le 31
» du mois de mars passé , jour de samedi ,
» en carême, emporté des morceaux d'un
>> cheval jeté à la voirie, dans le pré de
» cette ville, et d'en avoir mangé le 1^'^ d'a-
» vril. Pour réparation de quoi, nous le
» condamnons à être conduit sur un écha-
» faud , qui sera dressé sur la place du
» marché , pour y avoir la tête tran-
» chée, etc. »
C Suit le procès-verbal de l'exécution. )
Voltaire a dit lui-même : « Après avoir
vécu chez des rois ( allusion à son séjour
en Prusse ), je me suis fait roi chez moi;
je jouis... »
Mais jouir, pour lui , c'était faire du bien
aux hommes, c'était agir ; aussi , son acti-
- 35 —
vite s'était-elle augmentée avec le temps :
chaque année semblait lui apporter des fa-
cultés nouvelles.
« Il semblait , dit son secrétaire Wa-
gnière, que le travail fût nécessaire à sa
vie. Jja plupart du temps nous travaillious
dix-huit à vingt heures par jour. Il dor-
mait fort peu et me faisait lever plusieurs
fois la nuit. »
Pour commencer , nous le trouvons plai-
dant pour six pauvres gentilshommes , dé-
pouillés de leur patrimoine , dans leur mi-
norité, par les Pères de la compagnie de
Jésus, dirigée alors par le père Fesse, qui la
représenta en justice ; il fait rentrer dans
leurs biens ces gentilshommes , et il écrit à
Helvétius :
« Voilà une bonne victoire de philosophe.
Je sais bien que frère Groust cabalera, que
frère Berthier m'appellera athée ; mais je
vous répète qu'il ne faut pas plus craindre
ces renards que les loups de jansénistes, et
qu'il faut hardiment chasser aux hôtes
puantes. Ils ont beau hurler que nous ne
sommes pas chrétiens , je leur prouverai
bientôt que nous sommes m.eilleurs chré-
- 36 -
tiens qu'eux. « Je leur montrerai ma foi
>) par mes œuvres avant qu'il soit peu. >»
Ailleurs, il dit : « Je deviens Minos dans
ma vieillesse , je punis les méchants. »
Ce procès gagné, il plaide de nouveau
contre un curé de son voisinage, qui avait ,
dans une affaire de femme, assassiné le fils
d'un habitant de Ferney. Dans un mé-
moire adressé au lieutenant criminel du
pays de Gex, au nom du père de la victime,
il disait, après avoir rendu compte de l'as-
sassinat : « Ce prêtre eut l'audace, le len-
demain , de célébrer la messe et de tenir
son Dieu entre ses mains meurtrières. >»
Mais ce qui l'indigne , c'est que les com-
plices de l'assassin , payés par lui et aidés
par lui dans leur coup de main nocturne ,
sont décrétés , « et celui qui les a corrom-
» pus , qui les a armés , qui les a conduits,
>» qui a frappé avec eux , n'est qu'ajourné ,
» parce qull est prêtre et qu'il a des pro-
» lecteurs... » Ce prêtre fut condamné aux
galères.
Voltaire a encore un autre procès ; mais
ce n'est plus lui qui attaque : il est accusé
par son propre curé , à qui il bâtissait une
église , d'avoir, pour la construction même
de cette église , usurpé un pied'et demi du
- 37 -
cimetière, et d'avoir fait abattre un ancien
calvaire en bois pour bâtir le portail. Ce
gu'il y avait de plus grave, c'est qu'une
couturière, amie du curé, témoignait avoir
entendu M. de Voltaire donner l'ordre aux
ouvriers d'abattre le calvaire , en leur di-
sant : Otez-moi cette potence !
Voltaire, sur ce grief, écrit à son avocat
à Dijon : « Je suis bien aise de vous dire
que cette croix de bois, qui sert de prétexte
aux petits tyrans noirs de ce petit pays de
Gex, se trouvait placée tout juste vis-à-vis
le portail de l'église que je fais bâtir , de fa-
çon que la tige et les deux bras l'offas-
quaient entièrement , et qu'un de ces bras,
étendu juste vis-à-vis le frontispice de mon
château, figurait réellement une potence ,
comme le disaient les charpentiers. On ap-
pelle potence^ en terme de l'art, tout ce qui
soutient des chevrons saillants ; les chevrons
qui soutiennent un toit avancé s'appellent
potences; et quand j'aurais appelé cette figure
potence , je n'aurais parlé qu'en bon archi-
tecte. >»
Il gagna son procès, rit beaucoup et fit si
bien , que le curé de Ferney devint son ami
et lui servit de piqueur dans sa chasse aux
bêtes puantes.
P'Argental , à quelques jours de là, féli-
cite Voltaire de ce que ses procès sont enfin
terminés. — Gomment , mes procès termi-
nés ! répond- il ; Dieu m'en préserve !
Mais nous arrivons à 1762 , Voltaire a
soixante-huit ans ; ce qui le préoccupe en
ce moment , c'est une horrible procession
de pénitents qui a lieu tous les ans à Tou-
louse, en mémoire d'un massacre de quatre
mille huguenots exécutés dans cette ville,
dix ans avant la Saint-Barthélémy, en 1562.
L'année 1762 se trouvait être Tannée sécu-
laire , et l'on parlait de la céléhrer par des
fêtes solennelles , que nous avons vu se
renouveler en 1862. Voltaire en frémissait
d'avance et s'apprêtait à flétrir cette ville.
Pour préparer plus dignement cette fête ,
le parlement de Toulouse commença par
condamner à la corde un ministre protes-
tant , dont tout le crime était d'avoir fait
au désert quelques baptêmes et quelques
mariages. Mais cet acte barbare n'était qu'un
prélude : le 9 mars, le même parlement fait
expirer sur la roue un protestant nommé
Jean Galas, négociant honorable, accusé par
les pénitents blancs d'avoir, dans sa soixante-
neuvième année, étranglé un fils de vingt-
huit ans, parce que ce fils, disait-on, était
à la veille de se convertir à la religion
catholique.
— 39 —
Un tel crime était-il possible ? On ne
connaissait que deux exemples clans l'his-
toire de pères accusés d'avoir tué leurs fils
pour la religion, et encore ces deux exem-
ples étaient-ils tirés de la Vie des Saints.
Voltaire dresse une enquête , écrit à Tou-
louse, prend connaissance des pièces, réin-
terroge les témoins , confronte les rapports
et réussit à constater ce qui suit aux yeux
de l'Europe attentive :
Jean Galas, âgé de soixante-huit ans (1),
exerçait la profession de négociant à Tou-
louse depuis plus de quarante années, et
était reconnu de tous ceux qui ont vécu
avec lui pour un bon père. Il était protes-
tant , ainsi que sa femme et tous ses en-
fants, excepté un, qui avait abjuré l'hérésie,
et à qui le père faisait une petite pension.
Il paraissait si éloigné de cet absurde fana-
tisme qui rompt tous les liens de la so-
ciété, qu'il approuva la conversion de son
fils Louis Calas, et qu'il avait depuis trente
ans chez lai une servante zélée catholique,
laquelle avait élevé tous ses enfants.
Un des fils de Jean Galas, nommé Marc-
Ci) Ces détails, sauf un très petit nombre de
suppressions, aujourd'hui sans importance , sont
empruntés à Voltaire lui-même.
-40-
Antoine, était un homme de lettres : il
passait poar un esprit inquiet, sombre et
violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir
ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était
pas propre, ni à être reçu avocat, parce
qu'il fallait des certificats de catholicité
qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie
et fit pressentir ce dessein à un de ses
amis ; il se confirma dans sa résolution
par la lecture de tout ce qu'on a jamais
écrit sur le suicide.
Enfin, un jour, ayant perdu son argent
au jeu, il choisit ce jour-là même pour exé-
cuter son dessein. Un ami de sa famille et
le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de
dix-neuf ans, connu par la candeur et la
douceur de ses mœurs, fils d'un avocat cé-
lèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux
la veille (12 octobre 1761) ; il soupa par ha-
sard chez les Galas. Le père, la mère, Marc-
Antoine, leur fils aîné, Pierre, leur second
fils, mangèrent ensemble. Après le souper
on se retira dans un petit salon ; Marc-An-
toine disparut: enfin, lorsque le jeune La-
vaisse voulut partir, Pierre Galas et lui ,
étant descendus, trouvèrent en bas, auprès
du magasin , Marc-Antoine en chemise,
pendu à une porte, et son habit plié sur le
comptoir ; sa chemise n'était pas seulement
-41 -
dérangée , ses cheveux étaient bien pei-
gnés , il n'avait sur le corps aucune plaie ,
aucune meurtrissure.
Les cris de douleur et de désespoir du
père et de la mère furent entendus des
voisins. Lavsiisse et Pierre Galas, hors d'eux-
mêmes, coururent chercher des chirurgiens
et la justice.
Pendant qu'ils s'acquittaient de ce de-
voir, pendant que le père et la mère étaient
dans les sanglots et dans les larmes, le
peuple de Toulouse s'attroupe autour de
la maison. Ce peuple est superstitieux et
emporté ; il regarde comme des monstres
ses frères qui ne sont pas de la même reli-
gion que lui. C'est à Toulouse qu'on solen-
nise encore tous les ans, par une proces-
sion et des feux de joie, le jour où l'on y
massacra quatre mille citoyens hérétiques,
il y a deux siècles.
Quelque fanatique de la populace s'écria
que Jean Galas avait pendu son propre fils
Marc-Antoine. Ge cri répété fut unanime en
un moment ; d'autres ajoutèrent que le mort
devait le lendemain faire abjuration, que
sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient
étranglé par haine contre la religion catho-
lique. Le moment d'après on n'en douta
plus ; toute la ville fut persuadée que c'est
- 42 -
un point de religion chez les protestants
qu'un père et une mère doivent assassiner
leur fils dès qu'il veut se convertir. Les es-
prits , une fois émus, ne s'arrêtent point. On
imagina que les protestants du Languedoc
s'étaient assemblés la veille; qu'ils avaient
choisi, à la pluralité des voix , un bourreau
de la secte ; que le choix était tombé sur le
jeune Lavaisse ; que ce jeune homme, en
vingt-quatre heures, avait reçu la nouvelle
de son élection et était arrivé à Bordeaux
pour aider Jean Calas, sa femme et leur fils
Pierre, à étrangler un ami, un fils, un frère !
Le capitoul de Toulouse, excité par ces
rumeurs et voulant se faire valoir par une
prompte exécution , fit une procédure con-
tre les règles et les ordonnances. La famille
Galas, la servante catholique, Lavaisse, fu-
rent mis aux fers.
On publia un monitoire non moins vi-
cieux que la procédure. On alla plus loin :
Marc-Antoine Galas était mort calviniste et,
s'il avait attenté sur lui-même, il devait être
traîné sur la claie ( d'après les lois d'alors
sur la mort volontaire) : on l'inhuma
avec la plus grande pompe dans l'église do
Saint-Etienne, malgré le curé , qui protes-
tait contre cette profanation.
Il y a dans le Languedoc quatre confré-
- 43 -
ries de Pénitents : la blanche , la bleue , la
grise et la noire. Les confrères portent un
long capuce avec un masque de drap percé
de deux trous pour laisser la vue libre. Les
confrères blancs firent à Marc- Antoine Ga-
las un service solennel , comme à un mar-
tyr. Jamais aucune église ne célébra la fête
d'un martyr véritable avec plus de pompe.
Mais cette pompe fut terrible : on avait élevé
au-dessus d'un magnifique catafalque un
squelette qu'on faisait mouvoir, et qui re-
présentait Marc-Antoine Galas tenant d'une
main une palme et de l'autre la plume dont
il devait signer l'abjuration de l'héréaie, et
qui évrivait en effet Tarrêt de mort de son
père.
Alors il ne manqua plus au malheureux
qui avait attenté sur soi-même que la ca-
nonisation : tout le peuple le regardait
comme un saint , quelques-uns l'invo-
quaient, d'autres allaient prier sur sa tombe,
d'autres lui demandaient des miracles ,
d'autres contaient ceux qu'il avait faits.
Quelques magistrats étaient de la confré-
rie des Pénitents blancs. Dès ce moment la
mort de Jean Galas parut infaillible.
Ge qui surtout prépara son supplice, ce
fut l'approche de cette fête singulière , que
les Toulousains célèbrent tous les ans en
- 44 -
mémoire d'un massacre de quatre mille
huguenots On dressait dans la ville
l'appareil de cette solennité : cela même
allumait encore l'imagination échauffée
du peuple. On disait publiquement que
l'échafaud sur lequel on rouerait les Calas
serait le plus grand ornement de la fête.
On disait que la Providence amenait elle-
même ces victimes , pour être sacrifiées à
notre sainte religion. Vingt personnes ont
entendu ces discours et de plus violents
encore.
Treize juges s'assemblèrent tous les
jours pour terminer le procès. On n'avait ,
on ne pouvait avoir aucune preuve contre la
famille, mais la religion trompée tenait lieu
de preuve. Six juges persistèrent longtemps
à condamner Jean Calas , son fils et La-
vaisse à la roue , et la femme de Jean Calas
au bûcher. Sept autres, plus modérés, vou-
laient au moins qu'on examinât. Les dé-
bats furent réitérés et longs. Un des sept
juges modérés (par un scrupule dont le
motif l'honorait ) crut devoir se récuser, et
Jean Calas fut condamné à la majorité
d'une seule voix.
Il paraissait impossible que Jean Calas,
-vieillard de soixante-huit ans , qui avait
depuis longtemps les jambes enflées et fai-
- 45 -
bJes, eût seul étranglé et pendu un fils
âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force
au-dessus de l'ordinaire ; il fallait absolu-
ment qu'il eût été assisté dans cette exé-
cution par sa femme , par son fils Pierre
Galas , par Lavaisse et par la servante. Ils
ne s'étaient pas quittés un seul moment le
soir de cette fatale aventure. Mais cette
supposition était encore aussi absurde que
l'autre ; car comment une servante, zélée
catholique, aurait- elle pu souffrir que des
huguenots assassinassent un jeune homme
élevé par elle , pour le punir d'aimer la re-
ligion de cette servante ? Gomment La-
vaisse serait-il venu exprès de Bordeaux
pour étrangler son ami , dont il ignorait
la conversion prétendue? Gomment une
mère tendre aurait-elle mis les mains sur
son fils ? Gomment tous ensemble au-
raient-ils pu étrangler un jeune homme
aussi robuste qu'eux tous sans un combat
long et violent , sans des cris affreux qui
auraient appelé tout le voisinage, sans des
habits déchirés?
Il était évident que , si l'infanticide avait
pu être commis , tous les accusés étaient
également coupables , parce qu'ils ne s'é-
taient pas quittés d'un moment; il était évi-
dent que le père seul ne pouvait l'être , et
- 46 -
cependant l'arrêt condamna ce père seul
à expirer sur la roue.
Le motif de l'arrêt était aussi inconce-
vable que le reste. Les juges gui étaient
décidés pour le supplice de Jean Galas per-
suadèrent aux autres que ce vieillard faible
ne pourrait résister aux tourments, et qu'il
avouerait , sous les coups des bourreaux,
son crime et celui de ses complices. Us
furent confondus quand ce vieillard , en
mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de
son innocence.
D'absurdités en absurdités, après le sup-
plice du père, on condamna le fils , Pierre
Calas, au bannissement. Mais on commença
par le menacer dans son cachot de le
traiter comme son père, s'il n'abjuiait pas
sa religion. C'est ce que ce jeune homme
atteste par serment.
Pierra Calas, en sortant de la ville, ren-
contra un abbé convertisseur qui le fit ren-
trer dans Toulouse. On l'enferma dans un
couvent de dominicains , et là on le con-
traignit à remplir toutes les fonctions de la
catholicité.
On ei leva les filles à la mère ; elles fu-
rent enfermées dc.ns un couvent. Cette
femme, presque arrosée du rang de son
mari , ayant tenu son fils aîné mort entre
- 47 -
ses bras, voyant l'autre banni, privée de
ses filles, dépouillée de tout son bien,
était seule dans le monde, sans pain, sans
espérance.
L'innocence une fois constatée par les
preuves les plus irréfragables , plus de re-
pos pour Voltaire, plus de philosophie,
plus de travaux littéraires : il faut quil
réhabilite la mémoire du supplicié , qu'il
casse ce jugement , qu'il rende l'honneur à
sa veuve , à leurs autres fils , à ses filles,
et qu'il les réintègre dans ses biens!
N'est-ce pas assez , juste ciel ! d'avoir perdu
leur père? Les Calas sont sans asile, sans
secours et sans pain ; il vient à leur aide.
En leur nom et à ses frais , il en ap-
pelle au conseil d'Etat pour la révision du
procès ; il écrit et surtout fait agir pour
eux auprès des ministres , auprès du roi,
auprès de madame de Pompadour. Il écrit
en leur nom , se subst tue d'âme, de cœur,
d'activité, à cette famille malheureuse ; il
est à la fois comme la femme et les fils et
les filles de (îalas ; mais il est surtout le
vengeur de l'innocence. C'est dans ce sen-
timent qu'il puise sa force, son intrépidité.
Pas d'autre occupation pendant trois ans
que de sauver les Calas. Dans cet inter-
- 48 -
valle , il ne lui échappe pas un sourire ,
qu'il ne se le reproche comme un crime.
Du reste, pas de polémique, pas un mot
dur, pas une raillerie contre les juges , pas
même d'éloquence : son style ne fut ja-
mais si simple. Son cœur s'est brisé , les
larmes ont coulé de ses yeux en écrivant
telle page ; ailleurs peut-être ses mains
ont frémi de colère ; mais il se contient,
parle bas, cache son génie, craint d'ofîenser
quelqu'un : il ne veut que sauver cette fa-
mille éperdue. Avec la patience d'une mère
qui défend ses enfants, il explique com-
ment les huit juges qui ont voté la mort
de Calas ont pu se tromper ; mê lie dans sa
correspondance avec ses amis, il ne les
accuse pas. Il écrit à d'Argental , le 21
juin : « Jd suis persuadé de plus en plus
de l'innocence des Calas et de la en elle
bonne foi du parlement de Toulouse ,
qui a rendu le jugement le plus mique
sur les indices les plus trompeurs. >» 11
fait taire sa propre pensée ; il pourrait
accabler le parlement de Toulouse, il ne le
fait pas. Ce n'est pas un succès d'éloquence
qu'il lui faut : c'est la vie, c'est l'honneur
des Calas.
Le spectacle de madame Calas mourante
de l'excès de son malheur ouvre le cœur dQ
- 49 -
Voltaire au plus grand sentiment de pitié
qui soit entré jamais dans un cœur
d'homme : il lui fait commencer à soixante-
huit ans une nouvelle vie , celle de la com-
misération active pour les malheureux et
les opprimés.
Il ne cherche plus le sublime et le trouve
presque à chaque mot qu'il prononce ou
écrit. Qu'on lise sa correspondance à cette
époque, si l'on veut avoir le spectacle d'un
grand cœur défendant une cause sainte.
Il écrit , dès le 27 mars, à d'Argental :
«Vous me demanderez peut-être pour-
quoi je m'intéresse si fort à ce Galas qu'on
a roué : c'est que je suis hommp. , c'est que je
vois tous les étrangers indignés , c'est que
tous vos ofQciers suisses protestants disent
qu'ils ne combattront pas de grand cœur
pour une nation qui fait rouer leurs frères
sans aucune preuve.
» Je me suis trompé sur le nombre des
juges dans ma lettre à M. de la Marche. Ils
étaient treize ; cinq ont constamment dé-
claré Galas innocent. S'il avait eu une voix
de plus en sa faveur , il était absous. A
quoi tient donc la vie des hommes ? à quoi tien-
nent les plus horribles supplices ? Quoi !
parce qu'il ne s'est pas trouvé un sixième
- 50 -
juge raisonnable, on aura fait rouer un
père de famille ! on l'aura accusé d'avoir
pendu son propre fils, tandis que ses quatre
autres enfants crient qu'il était le meilleur
des pères ! Le témoignage de la conscience
de cet infortuné ne prévaut-il pas sur l'il-
lusion de huit juges animés par une con-
frérie de Pénitents blancs qui a soulevé les
esprits de Toulouse contre un calviniste ?
Ce pauvre homme criait sur la roue qu'il
était innocent ; il pardonnait à ses juges ,
il pleurait son fils, auquel on prétendait
qu'il avait donné la mort. Un dominicain ,
qui l'assistait d'office sur l'échafaud, dit qu'il
voudrait mourir aussi saintement qu'il est
mort. Il ne m'appartient pas de condamner
le parlement de Toulouse, mais enfin il n'y
a eu aucun témoin oculaire ; le fanatisme
du peuple a pu passer jusqu'à des juges
prévenus. Plusieurs d'entre eux étaient Pé-
nitents blancs ; ils peuvent s'être trompés.
N'est-il pas de la justice du roi et de sa pru-
dence de se faire au moins représenter les
motifs de l'arrêt ? Cette seule démarche
consolerait tous les protestants de l'Europe
et apaiserait leurs clameurs. Avons-nous
besoin de nous rendre odieux ? Ne pour-
riez-vous pas engager M. le comte de Choi-
seul à s'informer de cette horrible aventure,
- 51 —
qui déshonore la nature humaine ? Soit que
Galas soit coupable, soit qu'il soit innocent ,
il y a certainement , d'un côté ou d'un au-
tre, un fanatisme horrible, et il est utile
d'approfondir la vérité. »
Le 4 avril , il écrit à Damilaville :
« Jamais, depuis le jour de la Saint-Bar-
Ihélemy, rien n'a tant déshonoré la nature
humaine. »
Le même jour, dans sa stupeur, il dit à
d'Argental :
« Rit-on encore à Paris ? >>
Quelques jours plus tard il a la fièvre et
reste au lit.
Mais le 11 juin il écrit de nouveau à
d'Argental :
« Je me jette réellement à vos pieds et à
ceux de M. le comte de Ghoiseul. La veuve
Galas est à Paris, dans le dessein de deman-
der justice : l'oserait-elle si son mari eût
été coupable ? Elle est de l'ancienne maison
des Montesquieu par sa mère (ces Montes-
quieu sont de Languedoc ) ; elle a des sen-
timents dignes de sa naissance et au-des-
sus de son horrible malheur. Elle a vu son
- 52 -
fils renoncer à la vie et se pendre de déses-
poir, son mari accusé d'avoir étranglé son
fils, condamné à la roue et attestant Dieu
de son innocence en expirant; un second
fils, acccusé d'être complice d'un parricide,
banni, conduit à une porte de la ville et
reconduit par une autre porte dans un cou-
vent ; ses deux filles enlevées ; elle-même
enfin interrogée sur la sellette, accusée
d'avoir tué son fils, élargie, déclarée inno-
cente et cependant privée de sa dot. Les
gens les plus instruits me jurent que la
famille est aussi innocente qu'infortunée.
Enfin, si, malgré toutes les preuves que
j'ai, malgré les serments qu'on m'a faits,
cette femme avait quelque cliose à se re-
procher, qu'on la punisse; mais si c'est,
comme je le crois, la plus vertueuse et la
plus malheureuse femme du monde, au
nom du genre humain, protégez-la I que
M. le comte de Choiseul daigne l'écouter!
Je lui fais tenir un petit papier, qui sera son
passe-port pour être admise chez vous. >»
Le 9 juillet, il écrit à un négociant de
Marseille :
« Mandez-moi , monsieur, je vous en
conjure, si la veuve Galas est dans le
besoin. »
- 53 -
Et il ajoute :
« C'est renoncer à l'humanité que de trai-
ter une telle aventure avec indiflérence. >>
26 juillet , à Damilaville :
« Uhorreur de Toulouse m'occupe
plus que l'impertinence sulpicienne. Je
vous demande en grâce de faire imprimer
les pièces originales (du procès). M. Dide-
rot peut aisément engager quelque libraire
à faire cette bonne œuvre. Il nous paraît
que ces pièces nous ont déjà attiré quel-
ques partisans. Que votre bon cœur rende
ce service à la famille la plus infortunée !
Voilà la véritable philosophie. >»
Le 31 juillet , au même :
« Est-il possible qu'on n'imprime pas à
Paris les mémoires des Galas ! Eh bien ! en
voilà d'autres : lisez et frémissez. »
Le 7 août, à d'Argental :
« Il faut que de bouche en bouche
on fasse tinter les oreilles du chancelier ;
qu'on ne lui donne ni repos, ni trêve ; qu'on
lui crie toujours: Calas! Calas!»
Le 21 septembre, au marquis de Chauvelin :
«Cette affaire devient importante; elle
- 54 -
intéresse les nations et les religions. Quelle
satisfaction le parlement de Toulouse pour-
ra-t-il jamais faire à une veuve dont il a
roué le mari, et qu'il a réduite à la mendi-
cité, avec deux filles et trois garçons, qui
ne peuvent plus avoir d'état?»
Le 9 janvier 1763, à l'occasion de la nou-
velle année, il trouve quelques moments
pour écrire à son vieil ami Cideville ; il lui
parle aussi de l'affaire Galas et de l'appel
en révision :
« Je soupire, lui dit-il, après le jugement,
comme si j'étais parent du mort. ■->
Sa passion lui fait trouver le ton et les
raisons qui conviennent pour émouvoir cha-
cun. C'est ainsi qu'il fait dire au ministre
Ghoiseul: «Voilà déjà sept familles (pro-
testantes) qui sont sorties de France ef-
frayées par l'afiaire Calas. Avons-nous donc
trop de manufacturiers et de cultivateurs?»
Avec quel soin il encourage les avocats, ju-
ges, rapporteurs !
11 écrit à d'Argental , le 19 février :
« On m'a mandé que l'affaire des Calas
avait été rapportée par M. de Crosne , et
qu'il a très bien parlé. Je vous assure que
l'Europe a les yeux sur cet événement. »
— 55 —
Mais les choses ne vont point assez vite
au gré de son impatience :
« Le sang me Lout sur les Galas. Quand
la révision sera-t-elle donc ordonnée ? »
Et six jours seulement après cette lettre ,
il écrit encore :
" Eh bien ! a-t-on enfin rapporté rafîaire
des Galas? »
Enfin , le 7 mars ( notons la date : c'était
l'avant-veille du jour anniversaire du sup-
plice de Jean Galas ), l'affaire est rapportée
au conseil d'Etat par M. de Grosne , et l'on
prononce la révision du jugement de Tou-
louse.
« Il y a donc de la justice sur la terre , il
y a donc de l'humanilé ! >> s'écrie Voltaire.
( Lettre à Damila^ille, 15 mars. )
A. M. de Grosne :
« Monsieur,
» Vous vous êtes couvert de gloire.. . les
philosophes doivent vous chérir, et les in-
tolérants mêmes doivent vous estimer. . . »
Voici cette révision obtenue ! il s'agit
maintenant de faire casser le jugement de
Toulouse.
- 56 —
L'attention était plus que jamais fixée sur
ce procès, lorsque parut un livre qui , en
quelques jours, se trouva miraculeusement
dans toutes les mains. C'était, au sujet des
Galas , l'apparition de l'esprit nouveau des
nations , mais esprit venu du fond de l'his-
toire. Pas une créature opprimée qui n'y fît
entendre sa voix pour enseigner aux hom-
mes la tolérance et la pitié. La puissance
de ce livre venait de sa douceur. Toute
plume tomba des mains , tout fit silence
avec respect pour écouter cette voix nou-
velle et sacrée. La religion allait donc reve-
nir sur la terre, le commerce recommencer
entre Dieu et les hommes ! La bonne nou-
velle circulait de houche en bouche parmi
les malheureux , surtout parmi les protes-
tants , si persécutés alors. Tous lisaient
avec respect le saint livre.
Le titre était très simple, il portait seule-
ment : Traité sur la Tolérance ; Tauteur n'a-
vait pas mis son nom , mais le nom de
Voltaire retentissait aux quatre vents de la
terre. Princes , monarques , peuples le li-
saientaumilieu d'une acclamation immense.
Et ce livre, ce long cri du cœur, cette voix
de la conscience éclatait pour sauver les
Galas ! pour sauver non seulement les Ga-
las, mais pour arracher tous les innocents
- 57 -
à venir aux barbaries de la superstition et
de l'ignorance. On crut entendre la mère de
tous les opprimés , parlant en leur nom à la
famille humaine et implorant pour eux
justice et pitié.
Voltaire apparut là ce qu'il était véritable-
ment : souverain pontife de la raison et de
la justice. Aussi, à ce moment, le respect
est immense pour sa personne et son nom.
Plus d'ennemis ! Toute gloire s'incline
devant cette gloire ; Rousseau oflre de se
réconcilier avec lui.
Les moins dignes des hommes en sont
pour quelques instants renouvelés de cœur.
Palissot , dans ce miracle , en vient à res-
pecter les philosophes. Fréron lui-même ,
rougissant de son rôle , fait proposer au dé-
fenseur des Galas ( par l'intermédiaire du
libraire Panckoucke) une trêve de quelques
mois.
Quelle vengeance pour Voltaire ! Empor-
ter ses ennemis dans le tourbillon de son
bon cœur, et leur donner, par cette conta-
gion de magnanimité , le meilleur moment
de leur vie ! Amis , ennemis , tout était
heureux de son propre bonheur , et l'hu-
manité tout entière se sentit, grâce à lui,
bénie.
Diderot , qui s'était fait par fanfaronnade
- 58 -
le héros de l'incrédulité , redevient naïf et
enfant devant un tel spectacle :
« Quand il y aurait un Christ, disait-il,
je vous assure que Voltaire serait sauvé. »
Par ces paroles, sans y songer, Diderot
replaçait le défenseur des Galas dans la vraie
tradition chrétienne. Le dévoûment du pa-
triarche pour cette malheureuse famille
rendait plus vraisemblable à ses yeux la lé-
gende de l'Homme-Dieu.
Il faut ajouter que Voltaire lui-même se
servait de l'autorité du Christ contre les
hypocrites et les persécuteurs ; que, par une
interprétation nouvelle de la légende évan-
gélique, il préparait peut-être dans les reli-
gions chrétiennes une réforme que d'autres
temps devaient voir s'accomplir. Il s'écrie
tout-à-coup dans un moment pathétique:
« Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ,
soyez martyrs et non pas bourreaux. »
Quelle révolution dans ces paroles ! et
que nous voilà loin du Christ tyrannique
du moyen-âge ! . . .
Le livre de Voltaire fit le tour du mcnde;
Franklin, quelques années plus tard , écrit
d'Amérique :
« Le Traité de Voltaire sur la Tolérance a pro-
- 59 -
duit sur le bigotisme un effet si subit et si
grand , qu'il l'a presque détruit. »
L'histoire des Galas est exposée tout en-
tière dans ce livre ; ils devenaient ainsi
sacrés. Conserver un seul doute sur leur
innocence, c'eût été se mettre en dehors de
toutes les lois divines et humaines. L'issue
du jugement devenait donc certaine.
V.
Voltaire allait donner au dix-huitième
siècle sa plus belle journée.
Grâce à lui, la conscience avait triomphé
chez tous. Son âme, pleine du feu sacré,
eut quelques jours cette joie suprême de
ne sentir aucune résistance. Il goûta ce
honheur, que lui seul a connu , d'avoir
mis un instant l'unanimité sur la terre:
l'unanimité de la raison et de la justice !
« Le jour arriva, dit-ii lui-même, où l'in-
nocence triompha pleinement... Tous les
juges, d'une voix unanime , déclarèrent la
- 60-
famille innocente, tortionnairement et abu-
sivement jugée par le parlement de Tou-
louse. Ils réhabilitèrent la mémoire du père.
Ils permirent à la famille de se pourvoir
devant qui il appartiendrait pour prendre
ses juges à partie , et pour obtenir les dé-
pens, dommages et intérêts que les magis-
trats toulousains auraient dû oJBfrir d'eux-
mêmes.
» Ce fut dans Paris une joie universelle:
on s'attroupait dans les places publiques ,
dans les promenades ; on accourait pour voir
cette famille si malheureuse et si bien jus-
tifiée; on battait des mains en voyant pas-
ser les juges , on les comblait de bénédic-
tions. Ce qui rendait encore ce spectacle
plus touchant, c'est que ce jour, 9 mars,
était le jour même où Galas avait péri par
le plus cruel supplice. «
Les magistrats eux-mêmes , on le voit ,
prenaient part avec l'Europe entière à cet
enthousiasme. On ne reverra une telle joie
en ce monde qu'au jour où tombera la
Bastille.
Nous sommes ici au moment qui doit
placer Voltaire au rang des plus grands
hommes. Quoi qu'on fasse à l'avenir contre
lui, cette journée , bénie du monde entier,
— 61 -
lui conservera le respect et la reconnais-
sance des peuples.
Avoir fait un seul jour la joie du monde,
cela ne s'oublie jamais , et c'est à ce signe
précisément que se connaissent les âmes
souveraines.
Vl.
Celte joie d'un retour momentané vers
la justice malheureusement dura peu : le
fanatisme ne tarda pas à relever la tête.
L'affaire C4alas n'était pas encore terminée,
lorsque éclata ( toujours dans le Languedoc)
un nouveau procès criminel contre un
protestant de Castres, accusé d'avoir noyé
sa fille, que des religieuses , disait-on ,
avaient convertie.
Voici les détails :
« Un feudiste de Castres , nommé Sirven,
avait trois filles. Comme la religion de cette
famille était la prétendue réformée, on en-
lève entre les bras de sa femme la plus
jeune de leurs filles. On la met dans un
6
- 62 -
couvent, on la fouette pour lui mieux ap-
prendre son catéchisme ; elle devient folle,
elle va se jeter dans un puits , à une lieue
de la maison de son père. Aussitôt les zélés
ne doutent pas que le père, la mère et les
sœurs n'aient noyé cette enfant. Il passait
pour constant , chez les catholiques de la
province, qu'un des points capitaux de la
religion protestante est que les pères et
mères sont tenus de pendre , d'égorger ou
de noyer tous leurs enfants qu'ils soupçon-
neront d'avoir quelque penchant pour la
religion romaine.
^> L'aventure de la fille noyée parvient à
Toulouse... On décrète Sirven, sa femme et
ses filles. Sirven , épouvanté , n'a que le
temps de fuir avec toute sa famille malade.
Ils marchent à pied, dénués de tout secours,
à travers des montagnes escarpées , alors
couvertes de neige. Une de ses filles accou-
che parmi les glaçons , et , mourante , elle
emporte son enfant mourant dans ses hras;
ils prennent enfin leur chemin vers la
Suisse. » ( Voltaire , Lettre à Damilaville.)
Où vont-ils? sinon vers le lieu sacré de-
venu l'asile de tous les malheureux (comme
autrefois l'Eglise ) ? Ils vont à Ferney.
« Le même hasard qui m'amena les en-
- 63 -
fants de Calas veut encore que les Sirven
s'adressent à nDoi. Figurez-vous, mon ami,
quatre moutons que des boucliers accusent
d'avoir mangé un agneau; voilà ce que je
vis. Il m'est impossible de vous peindre
tant d'innocence et tant de malheurs... >>
Arrivés à Ferney, la première nouvelle
qu'ils apprirent, c'est que le père et la mère
sont condamnés au dernier supplice, et que
les deux sœurs , déclarées également cou-
pables, sont bannies à perpétuité ; que leur
bien est confisqué, et qu'ils ne leur reste
plus rien au monde que l'opprobre et la
misère.
Pour les sauver, ils n'y avait qu'un moyen,
c'était qu'ils retournassent au milieu même
des juges de Toulouse purger leur contu-
mace et se présenter, afin d'être jugés en
personne; mais, qui assurait que la mort
ne serait pas de nouveau prononcée ! Pou-
vait-on espérer que les parlements céde-
raient toujours à la voix de Voltaire ? Déjà
ils parlaient de l'atteinte portée à leurs pré-
rogatives par ces appels à l'opinion publi-
que et à l'autorité royale. Voltaire craignait ,
de son côté, que l'attention publique ne re-
fusât de le suivre deux fois de suite sur un
même terrain.
- 64 -
Il y avait d'ailleurs un autre écueil, très
grave en ce siècle : Sirven avait peu d'es-
prit ; il était si faible de tête, si abattu par
son malheur, qu'il ne faisait plus que pleu-
rer ; à peine en pouvait-on tirer les éclair-
cissements nécessaires à sa propre défense.
Il était donc à craindre que l'on s'intéressât
peu à un homme qui savait si mal se re-
commander de sa propre personne. On sent
l'inquiétude de Voltaire de ce côté : il écrit
à son avocat , M. Elle de Beaumont, qui
avait plaidé pour les Calas et qui devait
défendre aussi la cause de Sirven: « Vous
ne trouverez peut-être pas dans ce malheu-
reux père de famille la même présence
d'esprit, la même force, les mêmes ressour-
ces qu'on admirait dans M™« Galas. » Puis,
avec un sentiment de pitié sublime , il
continue :
« J'ai eu beaucoup de peine à calmer
sou désespoir dans les longueurs et dans
les difQcaltés que nous avons essuyées
pour faire venir du Languedoc le peu
de pièces que je vous ai envoyées , les-
quelles mettent dans un si grand jour
la démence et l'iniquité du juge subal-
terne qui l'a condamné à la mort, et qui
lui a ravi toute sa fortune. Aucun de ses
- 65 -
parents, encore moins de ceux qu'on appelle
amis, n'osait lui écrire, tant le fanatisme et
l'efîroi s'étaient emparés dé tous les esprits.
»♦ Sa femme, condamnée avec lui, femme
respectable, qui est morte de douleur en
venant chez moi ; l'une de ses filles , prête
de succomber au désespoir : un petit-fils,
né au milieu des glaces et infirme depuis sa
malheureuse naissance : tout cela déchire
encore le cœur du père et affaiblit un peu
sa tête. Il ne fait que pleurer. . . »
Mais aucun de ces obstacles ne Tarrête, il
faut qu'il sauve les Sirven , comme il a
sauvé les Calas. Le voilà donc à soixante-
et-onze ans qui recommence pour ces nou-
velles victimes du fanatisme ce qu'il a fait
pour les premières. S'il n'agit plus par le
soulèvement de la conscience publique, il
agira en intéressant à cette cause les prin-
ces, les rois, les gouvernements, qui tous
d'ailleurs sont jaloux de s'illustrer avec lui
et de se préparer une part dans les applau-
dissements qu'il va de nouveau soulever.
L'impératrice de Russie, le roi de Pologne,
le roi de Prusse, le roi de Danemark , le
gouvernement de Berne, le landgrave de
Hesse, la duchesse de Saxe-Gotha, la pria-
cesse de Nassau-Saarbruck, le margrave de
- 66 -
Baden, la princesse de Darmstadt, etc., en-
voient publiquement leurs offrandes à cette
famille et prennent parti pour elle. Voltaire
ne manque pas, par la bouche éloquente do
M. de Beaumont, de faire résonner ces noms
augustes aux oreilles des juges. Le roi de
France ne peut se prononcer avant que son
parlement n'ait rendu un arrêt définitif.
Mais dans cet élan généreux des têtes cou-
ronnées , il ne peut rester en arrière, et ac-
corde solennellement aux Galas réhabilités
une gratification de trente-six mille livres.
Quant à Voltaire, grâce à sa charité in-
génieuse, il sait persuader au parlement de
Toulouse lui même qu'il mettra toute son
aileiition à éviter l'éclat dans cette nouvelle
affaire , qu'il ne fera pas appel à l'opinion
publique, qu'il laissera à la conscience des
juges de proclamer les premiers l'inno-
cence de cette famille malheureuse, et il
leur laisse entrevoir admirablement que
ceci est un moyen pour eux de se réhabi-
liter eux-mêmes aux yeux du public et de
reconquérir leur autorité compromise. Le
conseil royal s'est couvert de gloire en cas-
sant le jugement des Galas; ils peuvent
acquérir la même gloire à leur tour, en
jugeant équitablement les Sirven.
Qu'on me permette de citer la lettre qu'il
- 67 -
adresse à l'un des juges mêmes qui avaient
condamné la famille Sirven par contumace,
et devant qui elle devait reparaître :
« Ferney, 19 avril 1765.
» Monsieur,
>> Je ne vous fais point d'excuse de pren-
dre la liberté de vous écrire sans avoir Tlion-
neur d'être connu de vous. Un hasard sin-
gulier avait conduit dans mes retraites, sur
les frontières de la Suisse , les enfants du
malheureux Galas ; un autre hasard y amène
la famille Sirven, condamnée à Castres, sur
l'accusation ou plutôt sur le soupçon du
même crime qu'on imputait aux Galas.
» Le père et la mère sont accusés d'avoir
noyé leur fille dans un puits par principe
de religion. Tant de parricides ne sont pas
heureusement dans la nature humaine ; il
peut y avoir eu des dépositions formelles
contre les Galas , il n'y en a aucune contre
les Sirven. J'ai vu le procès- verbal , j'ai
longtemps interrogé cette famille déplora-
ble ; je peux vous assurer, m.onsieur, que
je n'ai jamais vu tant d'innocence accompa-
gnée de tant de malheurs : c'est l'emporte-
ment du peuple du Languedoc contre les
Galas qui détermina la famille Sirven à
fuir dès qu'elle se vit décrétée. Elle est ac-
- 68-
tuellement errante, sans pain, ne vivant que
de la compassion des étrangers. Je ne sais
pas étonné qu'elle ait pris le parti de se
soustraire à la fureur du peuple , mais je
crois qu'elle doit avoir confiance dans l'é-
quité de votre parlement.
'> Si le cri public, le nombre des témoins
abusés par le fanatisme, la terreur et le ren-
versement d'esprit qui put empêcher les
Calas de se défendre, firent succomber Ga-
las le père , il n'en sera pas de même des
Sirven ; la raison de leur condamnation est
dans leur fuite. Ils sont jugés par contu-
mace , et c'est à votre rapport , monsieur,
que la sentence a été confirmée par le par-
lement.
») Je ne vous cèlerai point que l'exemple
de Calas effraie les Sirven et les empêche
de se représenter. Il faut pourtant qu'ils
perdent leur bien pour jamais , ou qu'ils
purgent leur contumace, ou qu'ils se pour-
voient au conseil du roi.
» Vous sentez mieux que moi combien
il serait désagréable que deux procès d'une
telle nature fussent portés dans une année
devant Sa Majesté , et je sens comme vous
qu'il est bien plus convenable et bien plus
digne de votre auguste corps que les Sirven
implorent votre justice. Le public verra
- 69 -
que , si un amas de circonstances fatales
a pu arracher à des j âges l'arrêt qui fit périr
Galas, leur équité éclairée, n'étant pas en-
tourée des mêmes pièges, n'en sera que
plus déterminée à secourir l'innocence des
Sirven.
» Vous avez sous vos yeux toutes les piè-
ces du procès; oserais-je vous supplier,
monsieur, de les revoir? Je suis persuadé
que vous ne trouverez pas la plus légère
preuve contre le père et la mère ; en ce
cas, monsieur, j'ose vous conjurer d'être
leur protecteur.
» Me serait-il permis de vous demander
encore une autre grâce ? C'est de faire lire
ces mêmes pièces à quelques-uns des ma-
gistrats, vos confrères. Si je pouvais être
sûr que ni vous ni eux n'avez trouvé d'au-
tre motif de la condamnation des Sirven
que leur fuite, si je pouvais dissiper leurs
craintes, uniquement fondées sur le préjugé
du peuple, j'enverrais à vos pieds cette fa-
mille infortunée, digne de toute votre com-
passion ; car, monsieur, si la populace des
catholiques superstitieux croit les protes-
tants capables d'être parricides par piété,
les protestants croient qu'on veut les rouer
tous par dévotion, et je ne pourrai rame-
ner les Sirven que par la certitude entière
- 70-
que leurs juges connaissent leur procès et
leur innocence. J'aurais le bonheur de pré-
venir l'éclat d'un nouveau procès au con-
seil du roi, et de vous donner en même
temps une preuve de ma confiance en vos
lumières et en vos bontés. Pardonnez cette
démarche , que ma compassion pour les
malheureux, ma vénération pour le parle-
ment et pour votre personne me font faire
du fond de mes déserts.
>) J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »
Les choses ainsi disposées par lui avec
une habileté inhnie pour le salut des Sir-
ven, ceux-ci d'ailleurs tirés de la misère,
grâce à ces protections princières, et vivant
en lieu de sûreté, un nouveau procès
éclate, celui du général Lally, accusé d'a-
voir laissé prendre Pondichéry aux An-
glais, par trahison ; on le condamne à
mort ; on le traîne au supplice, un bâillon
dans la bouche... Voltaire avait connu
Lally autrefois; il avait été témom de sa
haine contre les Anglais, et il ne pouvait
croire qu'il leur eût, à prix d'or, livré
Pondichéry. Lally était un homme violent,
insociable, mais loyal et incapable de tra-
hison. Voltaire entreprend donc de réhabi-
liter sa mémoire ; d'ailleurs, Lally avait un
- 71 -
fils ; il voulut enlever à ce fils cette tache
d'être le fils d'un traître. Il mêle à tous ses
autres travaux déjà si nombreux celui d'é-
tudier dans ses moindres détails l'admi-
nistration du général pendant tout le temps
qu'il fut gouverneur de Pondichéry, et du-
rant la malheureuse guerre qu'il eut à sou-
tenir contre les Anglais ; il examine toutes
les pièces da procès et reconnaît bientôt
que Lally, comme Galas, est innocent. Le
voici donc à l'œuvre pour la réhabilitation
du général, et il en sera occupé jasqu'au
dernier moment de sa vie. Il n'apprendra
cette réhabilitation que la veille de sa mort,
au milieu même de l'agonie , dont il sera
réveillé par cette nouvelle, qui lui fit pro-
noncer sa dernière parole: « Je meurs
content ! >»
Dans le temps même où le bourreau ve-
nait de trancher la tête à l'ancien gouver-
neur de Pondichéry, voici ce que l'on ap-
prenait d'abord à Ferney (centre d'obser-
vation ) et de là par toute l'Europe :
Cinq jeunes gens d'Abbeville, coupables
d'avoir, par un temps de pluie, gardé le
chapeau sur la tête à cinquante pas d'une
procession de capucins qui traversait la
campagne, coupables d'avoirchanté de mau-
vaises chansons et lu de mauvais livres, ac-
- 72 -
cusés, mais faussement, d'avoir renversé un
crucifix de bois sur le pont d'Abbeville,
sont condamnés par un juge imbécile et
barbare à la torture, au supplice de la lan-
gue arrachée et à être jetés dans les flam-
mes. Le plus âgé d'entre eux, le chevalier
de la Barre , avait dix-neuf ans ; le plus
jeune, quatorze. Ils appartenaient aux pre-
mières familles du pays. La Baire était le
fils d'un lieutenant-général des armées et
allié à la famille d'Ormesson. Une basse ja-
lousie d'amour et le fanatisme idiot d'un
évêque d'Amiens, voilà ce qui avait causé
leur perte. Deux d'entre eux seulement fu-
rent arrêtés (le plus âgé et le plus jeune),
les autres se sauvèrent et furent jugés par
contumace. Le chevalier de la Barre , con-
damné au dernier supplice, se pourvut au
parlement de Paris contre la sentence de
la sénéchaussée d'Abbeville, mais le parle-
ment de Paris, frappé de cet aveuglement
cruel qui annonce la fin des institutions,
confirma la sentence à la majorité de deux
voix. C'était se précipiter volontairement
dans la même infamie que le parlement de
Toulouse. Le roi, Louis le Bien-Aimé^ imploré
à genoux par une femme, par une religieuse,
abbesse respectée d'un couvent d'Abbeville
et pareate du jeune de la Barre, resta impi-
— 73 -
toyable et se voua, comme son parlement
et tous les juges du royaume, à la malédic-
tion universelle. Le vertige s'emparait des
puissants : éperdus de sentir toute autorité
morale leur échapper, ils croyaient , en
face de la philosophie reine, ressaisir le pou-
voir par la terreur ; ils ne saisissaient que
l'opprobre.
Les détails de cette procédure digne de
cannibales , étudiés par Voltaire , le font
tressaillir. Il est frappé d'une sorte de rage
contre les juges, mais cette rage est tempé-
rée par les larmes que lui fait répandre la
mort de ce jeune homme. Tout ce qu'il y a
de tendresse dans son cœur se soulève, et
c'est une fois encore la voix d'un père qui
se fait entendre, non plus à la vérité pour
redemander son enfant , mais pour crier
vengeance contre les bourreaux. Le monde
entier, grâce à lui , assiste à cette tragédie
sanglante. Les dernières paroles du jeune
La Barre sont recueillies, répandues, redi-
tes par toutes les bouches.
On l'avait ramené de Paris à Abbeville
pour le jour du supplice, dans une chaise de
poste escortée de cavaliers de la maréchaus-
sée déguisés en courriers (car la justice,
honteuse d'elle-même, se cachait). La voi-
ture, pour détourner l'attention, entra dans
7
— i^ —
la ville par la porte opposée à celle de la
route de Paris. Le prisonnier n'en fut pas
moins reconnu; il salua sans affectation
ceux qu'il connaissait. La population d'Ab-
beville et des environs, assemblée en foule
sur son passage, était consternée et trem-
blante. On respirait à peine ; de moment en
moment on croyait gue sa grâce allait arri-
ver ; oû interrogeait avec anxiété tous les
courriers, espérant que chacun d'eux était
le porteur de la bonne nouvelle. Le peu-
ple croyait encore à la justice du roi ; il
fallut cela pour le détromper.
Au milieu de la douleur générale, dit un
contemporain, la jeune victime montrait le
plus stoïque courage. Son confesseur, le
père Bosquier, dominicain, versait des lar-
mes. De La Barre le pressait de dîner avec
lui : « Prenons un peu de nourriture, lui
disait-il, vous avez besoin de forces autant
que moi pour soutenir le spectacle que je
vais donner. » Le triste repas achevé, le
moment fatal approchait : « Maintenant pre-
nons du café, lui dit-il gaîment, il ne
m'empêchera pas de dormir. »
En allant au supplice, il disait encore au
père Bosquier : « Ce qui me fait le plus de
peine en ce jour, c'est d'apercevoir aux croi-
sées des gens que je croyais mes amis. «
- 75 -
Parvenu au portail Saint-Vulfranc, où il
devait faire amende honorable, il soutint
avec fermeté qu'il n'avait pas offensé Dieu.
Il refusa de réciter la formule qui lui fut
présentée; on la récita pour lui, et sur son
refus de présenter sa langue, les bourreaux
(en cela plus humains que les juges) ne fi-
rent que le simulacre de la brûler. En
montant à l'échafaud, il laissa tomber une
pantoufle sur l'escalier ; il descendit pour la
reprendre et remonta avec la même tran-
quillité.
Cinq bourreaux avaient été réunis pour
cette exécution :
« — Tes armes sont-elles bonnes ? dit-il à
celui de Paris ; est-ce toi qui as tranché la
tête au comte de Lally ?
» — Oui.
» — Tu l'as manqué ; ne crains rien, je
me tiendrai bien et ne ferai pas l'enfant. »
Il se banda lui-même les yeux et reçut le
coup fatal. Son corps fut précipité dans le
bûcher.
On affecta de jeter dans le feu qui consu-
mait son cadavre plusieurs livres de philo-
sophie, entre autres les neuf volumes du
Dictionnaire Philosophique. On crut inspirer
la terreur aux philosophes, on espérait sur-
- 76 —
tout, par cette menace ridicule, intimider
le vieillard qui avait osé, disait-on, empié-
ter sur le droit des parlements.
Mais la voix de Voltaire n'éclata jamais
avec tant de puissance : il renonce aux mé-
nagements qu'il avait gardés jusque-là ;
il ne donne plus aux juges, même publi-
quement, d'autre nom que celui d'assassiîis
en robe. Un long cri de vengeance retentit
du milieu de ses rochers et va jusqu'en
Amérique éveiller les cœurs. Il fait de nou-
veau appel à toutes les puissances de la
philosophie et de l'opinion. D'Alemhert,
alors le plus influent et ]e plus respecté
des philosophes, devient le confident de sa
douleur ; il lui écrit le 28 juillet 1766 :
" Voici le temps de rompre ses liens
et de porter ailleurs l'horreur dont on est
pénétré. Je n'ai pu parvenir à recevoir la
consultation des avocats ; vous l'avez vue
sans doute et vous avez frémi. Ce n'est plus
le temps de plaisanter, les bons mots ne
conviennent point aux massacres. Quoi I
dans Abbeville, des Busiris en robe font
périr dans les plus horribles supplices des
enfants de seize ans ! et leur sentence est
confirmée malgré l'avis de dix juges intè-
gres et humains ! et la nation le souflre I
- 77 -
» Ici Galas roué, là Sirven pendu (1),
plus loin un bâillon dans la bouche d'un
lieutenant-général ; quinze jours après ,
cinq jeunes gens condamnés aux flammes
pour des folies qui méritaient Saint-Lazare.»
Deux jours plus tard , le 30 :
« Il m'a tant passé d'horreurs par
les mains depuis quelques jours, que je ne
sais plus ce que je vous ai écrit. Vous ai -je
mandé que j'avais obtenu de Frédéric une
gratification pour les Sirven ? Cette goutte
de baume sur tant de blessures faites à la
raison et à l'innocence m'a un peu soulagé,
mais ne m'a pas guéri. Je suis honteux d'être
si sensible et si vif à mon âge... Pardon-
nez à ma tristesse. Je viens de voir, dans la
Gazette de France, un article du tonnerre qui
a pulvérisé une vieille femme , et le ton-
nerre n'est point tombé sur les juges d'Ab-
beville ! »>
(l) Sirven avait été condamné à être pendu;
mais il ne le fut pas , grâce à l'intervention de
Voltaire ; sa femme et lui cependant n'en mou-
rurent pas moins des suites de ce procès, à moi-
tié hébétés. L'épouvante les avait anéantis.
- 78 -
Quelques jours plus tard , le 7 août , son
cœur se brise :
« Un des plus grands malheurs des hon-
nêtes gens, c'est qu'ils sont des lâches ! »
Cependant à quelques jours d'intervalle
il reprend courage, il se remet à l'œuvre et
s'écrie :
« Monstres persécuteurs! qu'on me donne
seulement sept ou huit personnes que je
puisse conduire, et je vous exterminerai. »
Nous l'avons vu prendre la défense des
paysans de Sainte-Claude , des serfs du
Jura , de Calas , de Sirven , de Lally, des
martyrs d'Abbeville ; dans le même temps
et de la même manière , il défend Mont-
hailli, il défend Martin, d'autres encore ; il
fait réhabiliter la mémoire d'un général
anglais condamné à mort dans son pays, et
qu'il eût sauvé s'il n'eût été prévenu trop
tard de cette sentence cruelle ; mais voici
ce qui achève de nous peindre son amour
de la justice.
Un gentilhomme de vie assez déréglée, il
est vrai, mais incapable d'une action crimi-
nelle, se trouve accusé par une famille de
petits bourgeois de les avoir frustrés d'une
- 79 -
somme considérable. En un instant les cris
s'élèvent de toutes parts contre ce gentil-
homme , nommé le comte de Morangiés.
Voltaire (car toute grande action produit
vite ses sots imitateurs ) avait mis à la mode
les procès ; on ne cherchait plus à s'illus-
trer qu'en défendant l'innocence opprimée :
la défense du pauvre surtout contre la tyran-
nie et la cupidité des grands était devenue
une sorte de mot d'ordre. L'esprit de parti
s'en mêlant , on s'efforça de voir dans le
procès du comte de Morangiés et de ses
soi-disant victimes une manifestation de
la lutte de la noblesse contre le tiers-état ,
et tous les gazetiers, à l'instant, de griffon-
ner contre M. de Morangiés. Un brouhaha
sans exemple étoufîait ses paroles , tandis
qu'au contraire chacun répétait , appuyait,
exagérait les accusations portées contre lui
par cette famille bourgeoise. Voltaire avait
beau répéter :
« Il ne s'agit pas de parti, messieurs ; il
s'agit de justice ; il n'est point question ici
de la noblesse ni du tiers-état , il n'est
question que d'une aflaire personnelle en-
tre le comte de Morangiés , que personne
n'écoute, et ces petits bourgeois, que chacun
vante , sans examiner s'ils ne sont pas les
- 80 -
auteurs d'une grande friponnerie. « — Mais
la Yoix de Voltaire, cette fois, n'était point
écoutée. Les juges eux-mêmes étaient con-
tents de pouvoir une fois s'aflranchir de son
influence. Cependant il ne s'était pas en-
core prononcé entre M. de Morangiés et ses
accusateurs; mais voyant enfin celui-ci con-
damné et accablé, il se fait apporter toutes
les pièces, découvre la fraude des accusa-
teurs, l'innocence du comte, et fait casser
encore cet arrêt, au milieu d'un étonnement
de la part du public, qui bientôt se change
en applaudissements.
Le même zèle , la même habileté , il les
emploie pour sauver les plus humbles. Il
importe peu que l'Europe ait ou n'ait pas
les yeux sur lui. En toute circonstance, écla-
tante ou secrète , il s'emploie tout entier.
Voici un trait de sa vie qui n'a été relevé
par personne.
Un pauvre domestique appelé Pichon,
qu'il ne connaissait pas, mais dont une pa-
rente était au service de M"^*^ Denis, sa nièce,
meurt à Paris, laissant plusieurs orphelins
en bas- âge. Voltaire écrit aussitôt qu'on lui
envoie un de ces enfants , petit garçon de
dix ans. Voilà le petit Pichon en route.
Voltaire fait veiller sur lui dans le trajet,
comme s'il s'agissait d'un prince. Au mo-
- 81 -
ment où l'enfant doit arriver à Lyon, il écrit
à un riche banquier de cette ville : « Ce
pauvre petit arrive je ne sais comment ; il
est à la garde de Dieu. Je vous prie de le
prendre sous la vôtre. » Songez que l'on
était en plein été (au 29 juillet), et que les
danpers du voyage n'étaient pas considéra-
bles, sauf la fatigue, qui était extrême. Le
petit voyageur arriva donc à bon port. Mais
écoutez la suite : Au mois de novembre ,
l'enfant tombe malade à Ferney. Voltaire
n'a pas de repos qu'il n'ait guéri le pauvre
orphelin ; il ne le perd pas de vue un ins-
tant, il note les moindres symptômes , et ,
jour par jour, il écrit au plus célèbre mé-
decin de l'Europe, à Tronchin. Citons une
de ses lettres :
« Mon cher Esculape , mon petit malade ,
après avoir pris sa seconde dose d'émétique
avant-hier, fut encore bien purgé et rendit
un paquet de vers , parmi lesquels il y en
avait un de six pouces de long. Je lui don-
nai une décoction de rue, de petite centau-
rée, de menthe , de chicorée sauvage , et ,
pour adoucir la vivacité que cette tisane
pourrait porter dans le sang irrité par la
fièvre, je lui fis prendre, de demi-heure en
demi-heure , entre ces potions , une émul-
— 82 -
sion légère. La fièvre subsiste, continue avec
redoublement, mais moins violente. Il a
dormi un peu. La tête n'est point embar-
rassée, mais il y a toujours mal. Le bout de
la langue est du rouge le plus vif. Il s'en
faut beaucoup que l'œil soit net; il ne Test
guère, je crois, dans ces maladies. La peau
n'est pas ardente. Ne conviendrait-il pas de
lui ôter sa tisane anti-vermineuse, qui peut
l'échaufîer et continuer à délayer beaucoup
les humeurs? Il a toujours la bouche ou-
verte, et il lui est difficile de la fermer.
» J'entre dans tous ces détails ; je voudrais
sauver ce petit garçon... »>
VII.
L'afîaire Galas décida certainement des
dernières années de Voltaire, et contribua
à lui donner le grand rôle que nous le
voyons prendre à Ferney : il devint par cette
affaire le vrai justicier des peuples ; il lui
dut non seulement cette série d'actions
éclatantes qui devaient attirer sur lui l'at-
- 83 -
tention du monde entier , mais même ses
derniers écrits, écrits politiques et religieux,
où de la critique il passait à l'affirmation ;
il avait mis en poudre tout l'ancien monde,
il fallait maintenant , du fond de son émo-
tion , de sa pitié, tirer les vraies bases du
monde moderne.
On s'est souvent demandé comment Vol-
taire avait été amené à prendre la défense
des Calas , par qui les premiers détails au-
thentiques de cette affaire lui avaient été
transmis. Mais jusqu'ici ce point est resté
assez obscur. Un avocat, M. de Végobre (Gh.
de Manoel de), avocat protestant en Lan-
guedoc; que la persécution avait contraint
de se réfugier à Genève, eut en ceci une
initiative qu'il importe de rappeler. Nous
devons ces détails et la curieuse pièce qu'on
va lire (absolument inédite) à l'obligeance
de l'excellent M. Giogenson, sans lequel
d'ailleurs cette pièce n'eût jamais existé.
M. Giogenson avait remarqué dans la cor-
respondance de Voltaire qu'à plusieurs re-
prises , vers l'époque du procès Galas , il
parle d'un certain M. de Végobre, avec lequel
on voit bien qu'il était en relations suivies
à cette époque, sans que pourtant aucune
des lettres qu'il lui écrivit ne se retrouve
dans sa correspondance.
- 84 -
L'infatigable commentateur tâcha de re-
trouver en Suisse des parents de M. de Vé-
gobre ; il apprit qu'un fils de l'ancien cor-
respondant de Voltaire, était lui-même juge
à Genève; il lui fit demander par un ami
commun des détails sur les rapports qui
avaient existé entre son père et le patriar-
che.
Voici la réponse que reçut cet ami , et
qu'il s'empressa de transmettre à M. Glo-
genson :
« Vous désirez, monsieur et cher ami, que
je vous expose ce queje sais sur la manière
dont Voltaire a été amené à se charger de
la cause des Galas. Vous m'avez entendu
dire que la plupart des historiens, Lacre-
telle en particulier, qui ont rapporté ce beau
trait de la vie de Voltaire, ont cité comme
des faits ce qui n'était que des conjectures
probables, qui se présentaient à leur imagi-
nation, quand ils voulaient exposer com-
ment Voltaire avait été entraîné à se char-
ger de faire triompher dans cette circonstan-
ce l'innocence et l'humanité sur la barba-
rie et le fanatisme. M"ie Calas, dit Lacretelle,
vint se jeter aux pieds de Voltaire. Ge fait
est entièrement controuvé.
» Mais, me direz vous d'abord, qui êtes-
- 85 -
vous , pour oser prendre ce ton affirmatif ?
Quels sont vos titres ?
» J'étais un très jeune écolier quand cette
déplorable afîaire commença. Mon père
était, comme vous le. savez, né Français,
mais établi à Genève. Il avait conservé beau-
coup de relations en France et était connu
pour s'intéresser vivement à tout ce qui
regardait le protestantisme en France. Vous
comprenez combien, lui et les autres Fran-
çais, ses amis, qui vivaient à Genève, étaient
affectés des nouvelles qu'il recevait sur ce
malheureux procès. Entre ces amis, il en
était un, M. Debrus, qui avait connu per-
sonnellement le malheureux Jean Galas, avec
lequel il était lié d'affaires et d'amitié, chez
qui même il avait logé plus d'une fois
dans ses voyages. M. Debrus, qui avait à
Genève une existence fort honorable, avait
un cœur 1res chaud pour l'humanité, la
religion et l'amitié. Il apprit qu'après l'af-
freuse catastrophe arrivée à Toulouse, Je
9 mars 1762 (1), la veuve Galas, ruinée, sans
secours, éperdue, respirant à peine, s'était
retirée à Montauban avec ses deux filles,
qui s'y étaient trouvées pendant le procès
(i) Le supplice de Jean Calas.
- 86 -
de leur famille. Ces trois dames étaient
réunies sans aucun moyen d'existence ,
et OH ajoutait que M^^ Calas était dans
un état d'anéantissement moral complet.
» M. Debrus rassembla chez lui quelques
amis et compatriotes, au nombre desquels
était mon père. Ils ne pensaient pas qu'il
fût question d'autre chose que de préparer
une retraite pour les restes de cette famille
infortunée, en lui assurant les moyens
d'une honnête subsistance.
» Mon père, qui avait l'esprit vif et par-
fois hardi , dit dans cette assemblée :
« Il doit être question de bien autre
» chose ; il faut faire sonner bien haut
» le bruit de cette atroce injustice ; il
» faut recourir au roi , demander la cassa-
»> tion de l'arrêt du Parlement de Toulouse
» et obtenir la réhabilitation des Calas ; et
» qui sait s'il n'en pourrait pas résulter
» quelque édit favorable aux protestants en
» général ? »
» Cette idée parut trop hardie à l'assem-
blée. Mon père insista ; il fit observer qu'un
esprit de tolérance commençait à s'établir
en France, que Voltaire en était le grand
apôtre, qu'il ne demandait que des occa-
sions pour développer et répandre ses prin-
cipes à ce sujet , que si on pouvait l'enga-
- 87 -
ger à employer les ressources de son esprit
et de son crédit en faveur des Galas , on
pouvait espérer du succès.
» L'assemblée fut ébranlée, et on conclut
qu'il fallait donc chercher à intéresser Vol-
taire.
» Je n'ai point su comment avaient été
faites les premières démarches auprès de
Voltaire. Mais j'ai ouï raconter à mon père
que Voltaire, voulant agir avec circonspec-
tion et ayant quelque défiance des rapports
qui lui venaient par une source toute pro-
testante , avait écrit à un parlementaire de
Toulouse, pour lui demander des informa-
tions. Ce magistrat lui répondit , ou à peu
près (suivant ce qui m'est revenu) : « Lais-
>> sez cela, c'est de la canaille, vous n'en au-
» rez que du chagrin. » Voltaire fit connaî-
tre cette réponse à la personne qui s'était
chargée de lui présenter les sollicitations
des amis des Galas , et cette personne , en
communiquant cette nouvelle à ceux-ci,
leur assura qu'ils ne devaient rien espérer
de Voltaire.
» Ils furent d'abord consternés ; mais,
pénétrés qu'ils étaient de l'innocence des
Galas et de l'absurdité des arrêts prononcés
contre eux, « il n'est pas possible, dirent-ils,
» que les yeux de M. de Voltaire soient fer-
» mes longtemps à une lumière aussi vive,
'> faisons-la briller devant lui. « Voici le
moyen qu'ils employèrent.
» M™e Calas avait repris ses sens. Son an-
cien ami , M. Debrus, lui demanda de lui
écrire une lettre toute simple et sans pré-
tentions pour la forme, dans laquelle elle
lui racontât toutes les circonstances de la
soirée de son affreuse catastrophe. « Que
» cette lettre, lui écrivait-il , soit l'œuvre de
» vous seule, tant pour le fond que pour la
» forme. » M™« Galas, étant née Anglaise, ne
savait pas très bien le français et encore
moins l'orthographe ; mais elle avait beau-
coup de bon sens, et son esprit avait repris
une fermeté bien remarquable. Elle fit ce
que son ami lui demandait. Je me rappelle
avoir vu et tenu cette lettre en original.
Elle était de six ou huit pages, d'une écri-
ture très lisible ; les idées étaient clairement
exposées , sans verbiage et sans prétention ;
mais on reconnaissait au style , et surtout à
l'orthographe , que c'était l'ouvrage d'une
femme illettrée.
» Les amis de Genève furent frappés de la
conviction que cette lettre portait avec elle.
Il faut, disent-ils, l'envoyer à Voltaire, telle
quelle, sans commentaire.
» Un jour ou deux après cet envoi, Vol-
- 89 -
taire fit demander à M. Debms de le rece-
voir à une heure qu'il lui assignait, en le
priant de réunir ses amis à cette heure-là.
Mon père fut fidèle à ce rendez-vous. Je
lui ai ouï raconter cent fois la scène dont
il fut témoin ; il imitait fort bien le ton et
l'action déclamatoire de Voltaire, Mon père
se trouvait donc souvent invité à donner
une répétition de cette scène. J'y assistai
plusieurs fois, j'en éprouvais une forte im-
pression ; ainsi donc, quoiqu'il y ait plus de
soixante ans de cela, j'en ai le souvenir vif
et distinct.
» Voltaire donc, s'étant assis derrière une
table et entouré des amis de Galas , qui
avaient été convoqués, sortit un petit cahier
de son portefeuille : « Mes amis, dit-il pres-
" que en sanglottant , je n'ai pas dormi de
» toute la nuit : c'est l'innocence qui a parlé.
» La lettre de M^^ Galas contient la vérité;
» jamais le mensonge ne pourrait inventer
" un pareil langage. Il faut agir, il faut re-
» muer ciel et terre, et commencer à soule-
>» ver le public en faveur de ces infortunés.
» Gette lettre de M^^e Galas doit être connue
» et répandue. Voici ce que je me propose :
» c'est de faire imprimer ce que je vais vous
» lire, que j'ai dicté la nuit dernière. »
»> Là-dessus il lut ou plutôt il déclama de
- 90 -
ce ton si remarquable que vous lui avez
connu, la lettre de M^^^ Calas, qu'il avait un
peu arrangée, en supprimant quelques lon-
gueurs et en corrigeant quelques fautes de
style. Il en laissa cependant subsister assez
pour constater l'originalité de la pièce.
» Si, pour cette lettre, Voltaire n'était
qu'éditeur, il voulut aussi en même temps
être auteur. Il se fit secrétaire du fils cadet
de la famille, ouvrier pauvre et ignorant,
. qui , à raison de son absence , ne fut pas
impliqué dans le procès et qui vivait caché
aux environs de Genève. Voltaire feignit
que ce jeune homme écrivait à sa mère
une lettre qui contenait , bien sommaire-
ment, les moyens du procès, dont la lettre
de M™e Calas contenait les faits.
» Ces deux petites pièces formèrent une
brochure qui fut lépandue avec profusion,
surtout à Paris et à Versailles.
» L'explosion fut forte , et Voltaire fut
lancé. Il prononça , avec l'avis unanime
de tous les amis , que M"« Galas devait
courir aux pieds du trône pour y crier :
« Justice ! justice ! » On eut grand'peine à
la déterminer à cette démarche hardie ;
mais dès qu'elle eut fait les premiers pas,
sa timidité et sa faiblesse disparurent. Au-
cune audience à solliciter ne l'intimida , et
- 91 -
partout où elle se présenta , elle inspirait
l'admiration et l'intérêt le plus vif.
» Voltaire se réunit aux amis de M»»* Ga-
las pour l'aider de sa bourse dans ses
premières démarches et pendant tout le
cours du procès. Mais ce fut surtout par
ses directions, ses conseils, les chaleureuses
recommandations auprès de ses amis qu'il
lui donna (1), les écrits qu'il publia (2),
qu'il mérite d'être cité comme le principal
auteur du succès qui fut obtenu. Voilà une
gloire pure et sans mélange, dont il jouis-
sait avec délices. Je me rappelle que, lors
de la nouvelle du succès définitif, mon
père me conduisit , moi enfant , auprès du
grand homme, et que j'eus la délicieuse sa-
(l) Entre ces premiers protecteurs que M"» Ca-
las trouva à Paris, on doit citer M"^ la duchesse
d'Enville et sa famille, M. et M"* d'Argental,
M. Damilavilie et autres amis de Voltaire ; en
particulier, les trois avocats M. Mariette , M. de
Beaumont et M. Loiseau , qui consacrèrent leurs
talents au service de la famille Calas.
(Noie de M. de Végobre )
(2j J'ai la collection des billets que Voltaire
écrivait à mon père sur cette affaire, pendant
qu'elle se suivait à Paris. Nous avons aussi con-
servé ceux qu'il écrivait à M. Debrus.
( Noie du même. )
- 92 -
tïsfaction d'être témoin des visitations qu'ils
se firent mutuellement.
» Des détracteurs de Voltaire ont cher-
ché à ternir la gloire qu'il obtint dans
cette occasion , en altribuant tout ce qu'il
a fait à un sentiment de vanité. — Quelles
preuves en avez -vous? leur dirai -je. Avez-
vous quelque raison péremptoire pour em-
poisonner ainsi , par la supposition d'un
motif secret, des actions qui vous parais-
sent dignes de tout éloge ? Pour moi, sans
pouvoir nier que le désir de jouer un
beau rôle fût sans influence sur l'esprit de
Voltaire, j'oserais afïirmer, d'après tout ce
que j'ai su et tout ce que j'ai aperçu , que
l'amour de l'humanité et l'horreur du fana-
tisme furent ses principaux et peut-être ses
uniques motifs. Je pourrais citer, à l'appui
de cette asserticn , un autre événement qui
a du rapport avec la malheureuse histoire
des Galas, où Voltaire, déjà âgé de quatre-
vingts ans, se porta avec zèle à protéger et
à défendre l'innocence par un pur senti-
ment d'humanité. Mais ce serait une di-
gression étrangère au but de cette lettre.
» Quelques années après son triomphe
obtenu, c'est-à-dire en 1770, M"" Galas,
avec ses deux filles et M. Duvoisin , chape-
lain de fambassade de Hollande à Paris,
- 93 -
fit un voyage en Suisse. On peut bien croire
que son premier soin fut d'aller porter ses
hommages à Ferney, et il est aisé d'imagi-
ner la réception que lui fit son généreux
protecteur. J'affirme que ce fut la première
fois que M-^e Galas parut chez Voltaire.
» Voilà , mon cher ami , le petit exposé
que vous m'aviez demandé. Je l'ai écrit avec
la plus parfaite sincérité. Je ne crois pas
devoir suspecter ma mémoire, quel que soit
le temps qui se soit écoulé depuis celui où
j'étais témoin des faits que je rapporte.
Vous comprenez bien que je ne donne pas
comme ayant une vérité qu'on pourrait
appeler judiciaire tous les petits détails qui
se sont trouvés sous ma plume , tels que
les phrases que j'ai mises dans la bouche
des interlocuteurs que j'introduis dans mon
récit.
» Mais j'ose vous présenter ce récit
comme fondé sur la vérité historique la
plus rigoureuse.
» Agréez , etc.
>» De Végobre , ancien juge. »
M. de Végobre le père , auquel on doit ,
comme on vient de le voir , l'intervention
de Voltaire dans le procès Galas, mourut à
Genève en 1801 ; son nom, peu connu jus-
- 94 -
qu'ici , est un de ceux qui honorent la pro-
fession d'avocat. Le barreau français et le
barreau genevois sauront sans doute faire
que son beau rôle, à côté de Voltaire, dans
Taflaire Calas, ne soit plus oublié. Ce dont
surtout on doit lui savoir gré, c'est d'avoir
senti que Voltaire , seul , avait assez de
puissance pour faire rendre justice à des
malheureux , opprimés au nom de la reli-
gion.
VIII.
L'auteur de Zaïre et de Candide sut être ,
on le voit , autre chose qu'un homme de
lettres ; il mêla à tout son infatigable acti-
vité : industrie, politique, négoce, finances,
agriculture ; il n'eut qu'un but dans cette
multiplicité d'action, l'affranchissement des
nations , tenues en tutelle par quelques
milliers d'imposteurs. Remplacer sur toute
la terre la superstition et le despotisme
par la lumière et la justice , allumer dans
les cœurs l'enthousiasme de la raison, telle
devait être sa tâche. On le vit , pour la
- 95 -
mieux accomplir, se créer^ au centre de
l'Europe, sans titre officiel , tous les droits
d'un monarque. Mais « le roi Voltaire »
employa sa puissance à éclairer les peu-
ples, à protéger les faibles. Aussi , vers la
fin de sa vie, avait-il acquis une popularité
immense, dont lui-même , dans sa solitude
de Ferney, ne soupçonnait pas l'étendue. Il
voyait bien, par le nombre de voyageurs
illustres qui sans cesse venaient lui rendre
hommage, que sa gloire, avec les années,
n'avait fait que grandir ; mais il était loin
de savoir à quel point elle s'était propagée
en haut et en bas. Un mot de Turgot put
le lui apprendre ; on lui rapporta que le
célèbre ministre avait dit : « M. de Vol-
taire ne connaît pas ses forces. » Ce mot
étonna le vieux philosophe au fond de ses
montagnes ; la pensée lui venant dès-lors
de voir par ses yeux ce qu'il en devait
croire, il conçut le projet de revoir la
France avant de mourir. Il voulut appré-
cier par lui-même jusqu'à quel point s'était
fait dans les esprits ce changement dont
on lui parlait tant. Sans doiate , l'élite de
l'Europe, dont il avait vécu entouré , favo-
risait de ses vœux et de son influence le
renouvellement de toutes les doctrines ;
mais le gros de la nation ( qui à la longue
- 96 -
emporte tout , comme il le répétait sans
cesse ) était-il aussi bien préparé ? Voltaire
n'ignorait pas qu'il était en Europe la voix
de la réforme ; il savait que sa personne était
devenue l'étendard de l'esprit moderne, mais
il voulait voir jusqu'à quel point ses idées
avaient été adoptées par le peuple , il vou-
lait voir quel accueil lui serait fait main-
tenant chez ses compatriotes. Ses quatre-
vingt-quatre ans ne serviraient-ils pas de
sauf-conduit à la philosophie en sa per-
sonne, en cas qu'elle fût encore suspecte ?
Sous le manteau du vieillard, ne pourrait-il
pas introduire le réformateur ? Ne serait-il
pas possible , en effet , que , par soixante
ans de travaux, il eût acquis quelque auto-
rité morale sur les Français ?
D'autres raisons encore le poussaient vers
Paris : il venait de faire une tragédie nou-
velle , Irène , et il était bien aise de s'en-
tendre avec Lekain et d'en diriger les pre-
mières repiésentations. L'auteur de Zaïre
désirait un nouveau succès. « Voltaire , di-
sait Diderot , a de la gloire pour un rail-
lion, et il en veut encore pour deux liards. »
Ajoutons ce dernier point, que le vieil-
lard n'avait pas vu Paris , sa ville natale ,
depuis près de trente ans, et qu'à vrai
dire il ne l'avait jamais habitée deux ans
- 97 -
de suite , depuis l'âge de vingt ans ; mais
il y consorvait de vieux amis qu'il dési-
rait revoir. La ville elle-même lui te-
nait au cœur ; il aimait ses édifices , ses
rues, ses jardins , ses quais. Mourrait-il
sans revoir les rives de la Seine? Sa famille
l'excitait au départ. M^^ Denis , malade et
vieille, s'ennuyait à Ferney. Son nouveau
gendre, le marquis de Villette, qui venait
d'épouser la fille d'un gentillliomme du can-
ton de Gex, M"« de Varicourt (Bellc-et-
Benne ) , adoptée par M°^e Denis depuis
quelques années, et devenue, comme Cor-
nélie, quasi-fille de Voltaire , voulait aussi
l'emmener à Paris.
Belle-et-Bonne , qu'il aimait d'un amour de
grand-père , l'engageait de tout son cœur
au départ; Villette insistait , ses amis l'ap-
pelaient. Il partit donc, malgré les inquié-
tudes des habitants de Ferney et les re-
montrances de son vieux secrétaire Wa-
gnière. La colonie tout entière conçut les
plus sinistres appréhensions ; malgré ses
promesses de n'être pas absent plus de six
semaines, on prévoyait bien que, d'une
manière ou d'une autre , ce voyage serait
funeste au vieillard. Lui, au contraire, il
semble radieux de rompre son exil , de re-
venir vers le pays natal.
9
- 98 —
Le marquis de Villette, sa jeune femme,
M«»« Denis , plusieurs domestiques partent
d'avance... Deux jours après , le 5 féTrier
1778 , à midi , Voltaire mante en voiture
seul avec Wagnière. « Jamais, dit celui-ci,
je ne le vis si joyeux. » Il semblait qu'en
retrouvant Paris il allait retrouver ses
vingt ans. Etendu dans sa voiture , con-
struite en forme de dormeuse , il faisait à
Wagnière des contes à mourir de rire. En-
suite ils passèrent le temps à quelques lec-
tures, et , par intervalles. Voltaire dormait
du plus calme sommeil.
Il se proposait de voyager incognito, mais
dès le deuxième jour, ayant stationné à
Bourg , en Bresse , il fat reconnu , et la
foule en un instant entoura sa voiture avec
curiosité. La joie était marquée sur tous
les visages. Le maître de poste, apercevant
un mauvais cheval parmi ceux qui de-
vaient le conduire, le fit remplacer par un
meilleur, et , le voyant partir, cria de
toutes ses forces au postillon : « Va bon
train , crève mes chevaux , je m'en f. . ., tu
mènes M. de Voltaire. »
Ce propos fit rire le vieux philosophe ,
mais il fut surpris et touché de voir son
nom célèbre même parmi le peuple.
Cependant , la nouvelle du voyage de Vol-
- 99 -
taire s'était répandue de bouche en bou-
che, et ce voyage prenait les proportions
d'un événement public. Ouvrez à cette date
mémoires, correspondances, brochures, ga-
zettes, qu'y voyez-vous? Le voyage à Paris
de M. de Voltaire. Les esprits sont dans
l'attente, comme s'il venait accomplir quel-
que grande révolution. Partout sur sa
route on sent que c'est un monarque qui
passe. Dès Dijon, le voici reçu, fêté par
les personnes de la première distinction.
Parmi ceux qui ne pouvaient être reçus ,
les uns payaient les servantes d'auberges
pour qu'elles laissassent sa porte entr'ou-
verte ; d'autres voulaient s'habiller en
garçons d'hôtellerie pour le servir à son
souper.
Tout cela l'étonnait profondément : il
avait ignoré lui-même, dans sa solitude, jus-
qu'à quel point ses derniers écrits et le pro-
cès Galas avaient remué les âmes. . . Il com-
mençait à croire au mot de Turgot.
Chose étrange 1 celui que des magistrats
eux-mêmes félicitaient à son entrée dans
les villes était un exilé. Quelques personnes
disaient même que l'ordre allait lui être
envoyé de sortir du royaume ; cependant il
n'en avançait pas moins de triomphe en
triomphe ! La cour n'osa rien faire et pré-
Vjniversitaj
BIBLIOTHECA
Oftaviens»»
— 100 -
texta gue Ton n'avait pu retrouver aucune
ordonnance qui l'exilât de France.
Le 10 février donc, à trois heures et demie,
Voltaire descend à Paris, chez son gendre
Villette. A l'instant même, le voici qui s'en
va tout seul à travers la ville, à pied, sur-
prendre son vieil ami d'Argental. Mais il
ne le trouva pas et s'en revint chez Villette,
où d'Argental à son tour était à l'attendre.
Grande joie de se revoir après trente ans
d'absence ! Les premiers épanchements
passés, d'Argental apprend à Voltaire qu'on
vient à l'instant même d'enterrer Lekain.
Voltaire pousse un cri terrible à cette nou-
velle ; on sait qii'il avait compté sur le cé-
lèbre acteur pour sa tragédie d'Irène.
La première visite reçue fut donc celle de
d'Argental; mais combien d'autres suivi-
rent!
La France avait eu pour visiteurs, depuis
quelques années, le roi de Danemark, le roi
de Suède, l'empereur Joseph II, mais la
présence d'aucun des augustes voyageurs
n'avait excité une sensation comparable à
celle qui se manifesta dès le premier mo-
ment du séjour de Voltaire : l'hôtel Villette,
envahi au dehors et au dedans, était à
peine accessible ; les comédiens, l'Académie
vinrent lui rendre hommage ; la reine en-
— 101 -
voya son a. mie, M^^^ de Polignac ; les minis-
tres, plusieurs évêqaes même se firent pré-
senter. De to utes ces visites, la plus agréa-
ble à Voltaiise fut celle de Turgot. C'est
avec lui qu'il p ut s'entretenir de l'état de la
France et s'assui^er qu'une révolution sans
exemple s'était fa-ite depuis trente ans dans
les esprits, qui tou t-à-rheure éclaterait dans
les institutions.
Franklin était alors à Paris ; il vint avec
son petit-fils, et, en présence de plus de
vingt personnes , le fit mettre à genoux de-
vant M. de Voltaire, en demandant pour
lui sa bénédiction. Le philosophe étendit
les mains et prc-nonça sur la tête du jeune
homme les paroles célèbres : « God and
liberty ! » puis, le relevant, l'embrassa ten- "
drement. Cette scène inattendue et pleine
de dignité, cette admirable parole trouvée
tout-à-coup laissèrent une impression pro-
fonde chez tous ceux qxxi en furent témoins
Ils virent là le patriarche dans son vrai ca-
ractère, celui de pontife a'e l'humanité. Il
venait en efîet de bénir cet enfant au nom
du seul principe fécond pour les peuples
modernes : « Dieu et la liberté ! »
Au milieu des hommages qvi lui sont
rendus, Voltaire étincelle d'esprit, de verve,
d'à-propos,. Tous le quittent enchan!és. On
— 102 —
répète ses paroles, on les exalte. C'est le
souverain, le saint et le dieu du jour. Les
femmes en sont ravies.
« Que cet homme est chariDant, écrit M™»
de GrafQgny, mais qu'il me fait une peine
horrible ! Il était hier moi\rant, il n'a pas
laissé de venir faire répéte.r Clairon ; deux
fois sa voix s'est éteinte tout net, et, au
moyen de deux tasses de thé au lait, il a
repris la déclamation, et wùus a tous fait
pleurer, jusqu'aux Anglais. Je ne connais
pas une complaisance qui jjuisse se compa-
rer à la sienne... Nous pensions demain le
crémail à souper avec Voltaire , s'il ne
meurt pas d'exténuement fiujourd'hui; l'é-
tat de consomption où il est me touche ,
comme s'il était mon ani\ de vingt ans (1). »
( Lettre inédite. )
(l) M. Clogenson no'asfait observer avec raison
que cette lettre de M"' de Graffigny ne peut s'appli-
quer au dernier vc^age de Voltaire à Paris : cette
danie était morte alors. C'est d'un autre voyage
quil est questiôP. , celui de 1750 , époque où Vol-
taire, quoique ♦.rès malade, dirigea;, les répétitions
de sa tragédie ô.Vresle. On constate, en effet, dans
sa Corres'grMdance, qu'il vit pendant ce voyage
M™* de GrafQgny.
- 103 -
Nulles traces de l'âge cependant, ni dans
l'esprit, ni dans le caractère; charmant sur-
tout avec les femmes, il était encore à quatre
vingt- quatre ans, dit Wagnière, d'une ama-
bilité et d'une politesse unique et enchante-
resse ; il semblait retrouver les grâces de
l'adolescence ; c'étaient les propos les plus
tins, les plus agréables.
M. Glogenson possède un portrait du phi-
losophe à quatre-vingt-deux ans. Tout est
expliqué par cette figure unique : senti-
ments divins mêlés de mouvements de ma-
lice et de ruse ; plus de matière : c'est un
esprit pur, une flamme. On cherche le vi-
sage, il n'y en a plus, mais quels yeux ! Le
corps (si corps il y a) est si faible, si près, ce
semble, de tomber en ruines, qu'on retient
devant lui son souffle , de peur de le
briser : et cependant ce pauvre cadavre, tout
emmitouflé de fourrures, coifîe jusqu'aux
sourcils d'une immense toque de velours,
affaissé et tremblottant, est encore plein de
grâce.
Voyez en effet quel charme dans ses œu-
vres d'alors ! quel esprit enchanteur ! quel
limpide et harmonieux langage!
Eh ! quoi ! vous êtes étonnée
Qu'au bout de quatre-vingts hivers,
Etc.
— 104 -
La vieillesse chez Voltaire parait un âge
enchanté. La vie n'est pour lui qu'une as-
cension permanente vers les joies éternelles.
Nous avons vu dans la lettre de M™^ de
Graffigny qu'il dirigeait les répétitions
6! Irène , donnant lui-même l'intonation aux
acteurs et déclamant avec force les principaux
passages, souvent même la pièce entière.
Les efiorts qu'il fit dans cette circonstance,
joints aux conversations qu'il soutenait du
matin au soir, et même fort avant dans la
nuit , la fatigue de se tenir debout , l'ani-
mation , la joie même de se voir ainsi
accueilli dans sa patrie, ne tardèrent pas à
triompher de ses forces : ses jambes enflè-
rent, il cracha le sang abondamment, et,
dans le même temps , fut atteint d'une
strangurie ( difficulté d'uriner ). Le voilà
donc au lit ! Le bruit de sa mort , rapide
comme la foudre, se répand dans Paris. Il
n'en était pas là cependant. Rien d'alar-
mant ne se présentait encore ; mais , dans
ces circonstances, tout s'exagère : on le di-
sait à l'agonie, et les journaux l'imprimèrent.
A la nouvelle de sa maladie , les prêtres
arrivent. Déjà l'on parlait, s'il ne se con-
fessait , de jeter son corps à la voirie. Un
abbé Gauthier fut enfin introduit. Cet abbé
Gauthier était un terrible homme : il ve-
- 105 —
nait de convertir l'abbé de L'Atteignant et
l'abbé de Villemesens. Un homme qui avait
converti tant d'abbés devait vraisemblable-
ment tout convertir II ne s'agissait , disait-
il, que d'une petite conversation. Trois
personnes se trouvaient en ce moment dans
la chambre du malade : son neveu , l'abbé
Mignot; le marquis de Yillevieille et
Wagnière.
Voltaire, qui n'était point du tout à l'a-
gonie et causait très bien , voulut que la
petite conversation eût lieu en présence de
ces messieurs. L'abbé Gauthier demanda à
rester seul avec M. de Voltaire. W^agnière,
l'abbé Mignot et le marquis de Villevieille
se retirèrent. Wagnière, qui était protes-
tant et qui avait en horreur les petites
conversations avec les prêtres catholiques,
écouta à travers la porte très mince et en-
tendit qu'en efîet ils causaient. L'abbé priait
tout bonnement M. de Voltaire de lui écrire
et de lui signer un petit papier. Gomme il
s'agissait de n'être pas jeté à la voirie, Vol-
taire consentit volontiers à faire quelque
chose. Il appela Wagnière, demanda de
l'encre et écrivit une déclaration dans la-
quelle il était dit « qull voulait mourir dans
la religion catholique, où il était né ; qu'il
demandait pardon à Dieu et à l'Eglise, s'il
- 106 -
avait pu les offenser. » Il accompagna ce
papier d'un billet de six cents livres pour
les pauvres de la paroisse Saint -Sulpice.
L'abbé était loin a'être satisfait de cette
déclaration un peu vague; il crut néan-
moins, pour ce jour- là , devoir s'en conten-
ter, et pria doucement le malade de consen-
tir à une petite cérémonie : il ne s'agissait
que de la communion. Voltaire répondit :
« Monsieur l'abbé , faites attention que
» je crache continuellement du sang ; il
» faut bien se donner de garde de mêler
» celui du bon Dieu avec le mien. »
L'abbé comprit que le malade conservait
encore tout son esprit , et il se retira.
Cependant, quelques jours plus tard,
Voltaire se trouva décidément mal ; il se
crut lui-même à sa dernière heure. Il de-
manda de nouveau du papier à Wagnière
(étant seul avec lui ), et fit cette déclara-
tion spontanée, où il mit vraiment la der-
nière et l'unique pensée de sa vie :
«Je meurs en adorant Dieu, en aimant
» mes amis, en ne haïssant pas mes enne-
» mis et en détestant la superstition.
». 28 février 1778. »
Et il signa.
- 107 -
Cependant il ne mourut point. On le vit
bientôt reprendre le travail et s'occuper des
répétitions de sa tragédie d'Irène. Trop fai-
ble pour assister au premières représenta-
tions, il se fit reîidre compte d'acte en acte
de l'effet produit par tels et tels passages ;
il s'informait surtout de l'accueil fait à ses
vers sur Dieu, et, quant il sut qu'on les
avait applaudis, il fut content. Ceci contri-
bua même à le rétablir plus vite, et il se ré-
solut bientôt d'assister à une séance publi-
que de l'Académie.
Le 30 mars était le jour indiqué pour cette
séance. Tout Paris sut que M. de Voltaire
allait à l'Académie. Les rues où il devait
passer se trouvèrent encombrées de bonne
heure et les fenêtres garnies. Les plus in-
trépides vont s'entasser, pour le voir sortir,
à la porte de l'hôtel Villette. L'empresse-
ment était d'autant plus vif, que, pendant
quelques jours, le bruit de sa maladie et
même de sa mort s'étant répandu, on avait
désespéré de le voir. II fallait donc se hâter,
profiter de cette occasion vraisemblable-
ment la dernière.
Qu'on se figure l'émotion de la foule
lorsque ce mot, répété par des milliers de
voix, fut transmis jusqu'aux portes de
l'Académie : « Le voici ! »
- 108 -
Enveloppé de la tête aux pieds dans un
vaste manteau d'hermine, doublé de ve-
lours rouge (présent de l'impératrice de
Russie), on ne distingue que ses deux yeux
au fond de sa voiture, peinte en azur et
parsemée d'étoiles d'or. Mais ces deux yeux
brillants électrisent la foulti : le génie de la
France brille dans ce regard. Le voici donc I
Sa voiture peut à peine avancer au milieu
de la foule. On se précipite aux portières,
on baise ses mains, son manteau, ses che-
vaux. Quelques-uns montent sur sa voiture
Une pauvre femme se fait jour en criant :
« Je veux voir le sauveur des Calas. >> Aus-
sitôt cette acclamation retentit mille fois
répétée : « Vive le sauveur des Calas ! >>
C'était le cri du peuple. Mais la foule aug-
mente ; quel est ce coitége? C'est l'Acadé-
mie qui vient en corps au-devant de lui,
entourée de l'élite littéraire de la nation.
On le reçoit aux cris de : « Vive l'auteur de
Zaïre ! vive la Henriade ! vive Mérope ! vive
VEssai sur les Mœurs ! » Toutes ses œuvres
étaient tour à tour rappelées et applaudies ;
mais le gros du public s'en tenait à son cri :
« Vive le sauveur des Calas ! »
Wagnière et le marquis de Villette le sou-
tinrent pour monter à l'Académie ; on le
conduisit au siège du directeur, et son por-
- 109 -
trait, entouré de fleurs, fut placé au-dessus
de son fauteuil. L'élite de l'Europe était ac-
courue là ; Franklin s'y trouvait, on alla le
prendre dans la salle pour le faire asseoir
à côté de Voltaire. Lorsque les deux vieil-
lards se saluèrent, ce fut une acclamation
immense. Les deux plus célèbres représen-
tants de la liberté sur la terre comprirent
le vœu de la foule, ils s'embrassèrent... De
semblables moments ne se peuvent point
peindre. Disons seulement que les témoins
de cette scène ne l'oublièrent jamais.
Voltaire avait promis d'assister le même
jour à la sixième représentation d'Irène. 11
y eut un tel embarras de carosses et de
peuple aux environs du théâtre , qu'il fal-
lut des gardes pour lui ouvrir un passage
pendant que mille voix répétaient à l'envi :
«« Place à Voltaire ! » La salle du théâtre avait
été , au dehors et au dedans , magnifique-
ment illuminée, et ornée çà et là d'inscrip-
tions tirées des principaux passages de ses
tragédies. La loge des gentilshommes de la
chambre, richement décorée , devait le re-
cevoir. M"« Denis et M°^e yiUette sont déjà
placées, la salle est comble , et le parterre,
« dans les convulsions de la joie , » dit un
contemporain, attend l'arrivée du poète.
11 paraît enlin. L'auditoire entier se lève
comme un seul homme et le salue. Les
10
- 110 -
battements de mains, les vivats , les trépi-
gnements, les exclamations de joie ne peu-
vent s'arrêter. La France paie au poëte, en
un seul jour, soixante ans de pla^'sirs, et
donne un libre cours à sa reconnaissance
envers le défenseur de tant d'opprimés. Par
intervalles, le vieillard levant le bras pour
essuyer ses larmes , on croyait qu'il allait
parler, et il se faisait des silences profonds.
Ce fut dans un de ces moments que des
milliers de voix s'écrièrent : « Qu'on lui
porte une couronne ! » alors ce n'est plus
qu'une tempête de cris où l'on ne distingue
que ces mots : « La couronne ! la cou-
ronne ! » Un acteur aimé du public et ap-
laudi dans les rôles de pères nobles, le bon
Brisard, s'avance pour couronner Voltaire.
Celui-ci refuse longtemps un honneur jus-
qu'ici sans exemple ; mais ce cri part de
tous les points de la salle : « C'est le public
qui l'envoie. »
«< Les transports d'allégresse continuèrent
presque sans interruption l'espace de qua-
tre heures, di-t un témoin oculaire , et se
varièrent en cent façons. Chaque spectateur
exprimait son plaisir à sa manière : les uns
l'exhalaient par : « Vive Voltaire ! vive So-
phocle ! vive notre Homère ! » les autres
exprimaient leurs hommages en criant :
- 111 -
« Honneur à l'homme unique ! honneur au
philosophe qui apprend à penser ! » Il était
des moments où Ton n'entendait que le
hruit confus de mille voix qui s'écriaient :
« Gloire à l'homme universel ! »
Ce fut de lui que l'on vint prendre l'ordre
de commencer, honneur qui ne s'était ja-
mais fait qu'au roi.
«< Pendant la représentation d'Irène , dit
l'écrivain précité, le public , entraîné com-
me malgré lui par le désir de le posséder
et se livrant sans réserve au sentiment de
son admiration , interrompit plusieurs fois
les acteurs pour crier : « Gloire au défen-
seur des Galas ! gloire au défenseur de Sir-
ven et de Montbailly ! » Dans l'excès de la
joie dont tous les cœurs étaient pleins , les
uns versaient des larmes d'attendrissement,
tandis que d'autres , debout dans leurs lo-
ges et dans les transports de l'ivresse com-
mune, levaient les mains vers lui , comme
vers un être qu'on révère ^t qu'on invoque.
» Celui qui décrit cette scène était présent.
Il s'était rendu au spectacle, non pour voir
Voltaire : c'était un plaisir qu'il lui était
permis de goûter quelquefois ; non pour
l'applaudir, sa voix eût été perdue dans la
foule, mais uniquement pour être témoin
de l'impression que la présence du grand
- 112 -
homme devait faire sur l'élite de la nation,
et tandis que tous les yeux étaient avide-
ment fixés sur lui, ceux de l'historien par-
couraient toutes les attitudes, observaient
toutes les physionomies, et il avoue qu'il
n'en vit aucune qui ne portât l'empreinte
d'une âme ivre de plaisir. »
Et pourtant tout cet enthousiasme s'aug-
menta encore après que l'on eût achevé, au
milieu des applaudissements, la représenta-
tion ; il y eut alors une scène aussi inattendue
des spectateurs que de Voltaire lui-même.
Le rideau baissé se relève tout à coup
pour laisser voir une décoration spiendide
au milieu de laquelle apparaît sur un pié-
destal la statue de Voltaire couronnée. Les
acteurs, rangés en cercle, l'entourent, te-
nant dans leurs mains des palmes et des
guirlandes. Aussitôt de joyeuses fanfares
de voix et d'instruments se font entendre.
C'est l'apothéose du grand homme présent
pour en jouir lui-même , à quatre-vingt-
quatre ans, au milieu de ses contemporains!
Mais attendez ! la symphonie a cessé. Une
actrice ( c'est M™^ Vestris ) s'avance sur le
bord du théâtre, un papier à la main ; pleine
d'émotion et de grâce, elle adresse au pa-
triarche ces vers, improvisés pendant la re-
présentation d'Irène.
- 113 -
Aux yeux de Paris enchanté,
Reçois en ce jour un hommage,
Que confirmera d'âge en âge
La sévère postérité !
Non, tu n'as pas besoin d'attemdre au noir rivage
Pour jouir des honneurs de l'immortalité ;
Voltaire, reçois la couronne
/ Que l'on vient de te présenter ;
Il est beau de la mériter,
Quand c'est la France qui la donne !
Tous les acteurs aussitôt déposent, en
s'inclinant , leurs palmes aux pieds de la
statue. L'enthousiasme était tel, qu'une ac-
trice alla jusqu'à la baiser, et tous les autres
l'imitèrent. La plupart des spectateurs,
dit-on, étaient en larmes. Quant à Voltaire,
il ne répétait que ces mots : « On veut me
faire mourir de plaisir. » Il ne voyait pas
seulement son triomphe dans tous ces
hommages, il voyait le triomphe de la phi-
losophie, de la raison et de la justice. Ces
honneurs il les recevait avec joie, moins
pour lui que pour la cause sacrée qu'il
avait défendue.
Quand tout fut fini, quand il fallut se sé-
parer du vieillard, sans doute pour ne plus
le revoir, l'attendrissement fut au comble :
« Il fut obligé pour sortir, dit M. de
Gondorcet, de percer la foule entassée sur
son passage : faible, se soutenant à peine,
- 114 —
les gardes qu'on lui avait donnés pour l'ai-
der lui étaient inutiles ; à son approche, on
se retirait avec une respectueuse tendresse ;
chacun se disputait la gloire de l'avoir sou-
tenu un moment sur l'escalier; chaque
marche lui offrait un secours nouveau, et "
on ne soufirait pas que personne s'arrogeât
le droit de le soutenir trop longtemps. »
Les spectateurs suivirent sa voiture aux
cris de : « Yive Voltaire ! » jusqu'à sa rentrée
à l'hôtel Villette. Lorsqu'il en descendit, dans
la cour, on se précipitait à ses pieds , on
baisait ses vêtements, dit encore Condorcet;
et il ajoute : « Jamais homme n'a reçu des
marques plus touchantes de l'admiration ,
de la tendresse publique ; jamais le génie
n'a été honoré par un hommage plus flat-
teur. Ce n'était point à sa puissance , c'était
au bien qu'il avait fait que s'adressait cet
hommage. Un grand poëte n'aurait eu que
des applaudissements , les larmes coulaient
sur le philosophe qui avait brisé les fers de
la raison et vengé la cause de l'humanité. »
Voltaire pouvait désormais sans crainte
attendre la mort : il avait reçu le viatique
des grands cœurs ; sa tâche était accomplie.
Cependant il se remet à l'œuvre. Malade,
exténué de faiblesse, il ne songe point au
repos ; il sait que le travail est la santé de
- 115 -
l'âme ; il s'éteint physiquement , mais son
action morale n'en est point ralentie. De
corps il semblait réellement détruit. Gom-
ment vivait-il ? C'était un miracle. Aussi la
vue seuJe de Tinconcevable vieillard faisait
du bien. Je ne sais quelle allégresse, quelle
espérance infinie s'empare de tous ceux qui
l'approchent : une bénédiction s'est répan-
due sur eux ; ils ont vu en l'homme quel-
que chose d'indestructible. Enfants , vieil-
lards, peuple, savants, fous et sages , tous ,
dès qu'ils l'ont aperçu, entonnent un chant
de triomphe. La seule présence du patriar-
che eut une action incalculable sur la gé-
nération naissante ; elle eut pour résultat de
douer toute une grande nation. Que d'âmes,
en eflet, puisèrent dans son regard une étin-
celle du feu sacré gui devait éclore quelques
années plus tard ! On ne peut dire ce que son
voyage à Paris valut à la France et au monde.
Ce sont là les mystères de l'histoire.
Après un tel triomphe, il comprit très
bien qu'il n'avait plus qu'à disparaître, qu'à
retourner dans sa solitude. Mais ce n'est pas
sans regrets qu'il consent à s'éloigner de
ces lieux où s'est passée son enfance , lieux
désormais sacrés pour lui. Il faut partir ce-
pendant, il le sent, ne fût-ce que pour mou-
rir en paix : à Ferney, aux portes de Genève,
il ne sera point tourmenté par les prêtres à
— il6 —
ses derniers moments. D'ailleurs sa colonie
le rappelle, il lui vient de Ferney des sup-
plications chaque jour plus pressantes. Ses
colons lui proposent de venir le chercher,
de le remporter eux-mêmes sur leurs épaules
dans une petite chambre-hrancart. Il promet
chaque jour et se dispose au départ; mais
il s'attendrit à la pensée de ne plus revoir
la ville de ses triomphes. C'est dans ce mo-
ment de touchante mélancolie qu'il écrit ses
Adieux, dédiés à son gendre Villette (les
derniers vers qu'il ait composés ) :
Des Champs-Elyséens, adieu, pompeux rivage,
De palais, de jardins, de prodiges bordé,
Qu'ont encore embelli, pour l'honneur de notre âge,
Les enfants d'Henri IV et ceux du grand Condé.
Combien vous m'enchantez , Muses, Grâces nou-
Dont les talents et les écrits [velles,
Seraient de tous nos beaux esprits
Ou la censure ou les modèles !
Que Paris est changé ! les Welches n'y sont plus.
Je n'entends plus siffler ces ténébreux reptiles ,
Ces tartufes affreux, ces insolents zoïles.
J'ai passé : de la terre ils étaient disparus.
Mes yeux après trente ans n'ont vu qu'un peuple
[ aimable ,
Instruit, mais indulgent, doux, vif et sociable ;
Il est ne pour aimer. L'élite des Français
Est l'exemple du monde, et vaut tous les Anglais.
De la société les douceurs désirées
Dans vingt Etats puissants sont encore ignorées.
On les goûte à Paris; c'est le premier des arts.
- 117 -
Peuple heureux ! il naquît , il règne en vos
[remparts.
Je m'arrache en pleurant à son charmant empire.
Je retourne à ces monts qui menacent les cieux ,
A ces antres glacés eu la nature expire.
Je vous regretterais à la table des dieux.
Il allait donc partir ; mais son quasi-
gendre , mais M°^e Denis , niais Belle-et-
Bonne, enivrés de la gloire que sa présence
à Paris fait rejaillir sur eux, insistent pour
qu'il reste encore. Villette , devenu lui-
même un poëte éloquent au milieu de cet
enthousiasme universel , lui remet un ma-
tin ces vers qui aussitôt circulent dans
tout Paris , et ne sont qu'un écho de la voix
publique :
Quand la ville et la cour vous offrent leur hom-
[mage ,
Et qu'un peuple enchanté vous porte dans ses bras ;
Quand vous voyez devant vos pas
Le respect et l'amour peints sur chaque visage ;
Quand des pleurs de tendresse échappés de nos
Ont arrosé votre passage : [ yeux
Vous voulez nous quitter! et vous fuyez ces lieux
Où l'on adore votre image !
Le Français, autrefois, si léger, si volage,
Gesse d3 l'être en vous aimant.
Heureux législateur de ce peuple charmant,
Ainsi que ses plaisirs, ses mœurs sont votre ou-
Oui , vous avez changé Paris ; [ vrage.
Couronné, soixante ans, des mains de Melpomène,
Par vos chefe-d'œuvre sur la scène,
- 118 -
Vous avez, soixante ans, éclairé les esprits.
Dg tous côtés ]a gloire vous assiège ;
Mais l'amitié pour vous n'a-t-elle point d'attraits?
Maître de tous les cœurs , ah ! restez à jamais
Au milieu d'un si beau cortège.
Les Welches d'autrefois sont devenus Français ,
Ces changements sont grands, mais c'est vous qui
Soyez témoin de vos succès, [ les faites.
Et jouissez de vos conquêtes.
Il différa de quelques jours encore et se re-
mit au travail; mais la fièvre revint terrible.
Le 28 mai , comme il était très mal , le
curé de Saiut-Sulpice se présente, et il es-
saye fièrement d'entamer une controverse
avec le moribond :
— Reconnaissez-vous, ]ui crie-t-il d'une
voix bruyante , la divinité de Notre- Sei-
gneur Jésus-Christ ?
Le malade fait un efiort suprême et ré-
pond :
« Au nom de Dieu , ne me parlez pas de
cet homme-là (1). » Le curé insiste : « Laissez-
(l) Voltaire a dit toute sa pensée sur Jésus, et
l'a dite en termes magnifiques au mot Religion du
Diclionnaire philosopidque ;
a Je vis un homme dune figure douce et
simple , qui me parut âgé d'environ trente-cinq
ans. . . »
On a écrit très peu d'aussi belles pages sur le
Christ que celles dont nous ne citoas ici que les
premières lignes.
- 119 -
» moi mourir en paix ! >> dit le vieillard en
levant le bras. Et sa main , retombant sur
la tête du prêtre (cet incident fut très remar-
qué) , fait rouler sa calotte par terre. Celui-
ci la ramasse, la secoue et sort. Il ne repa-
rut plus. Il alla publier parmi ses confrères
que le philosophe de Ferney était mort
comme un impie , mais qu'il ferait jeter
son cadavre à la voirie.
Cependant Voltaire conserva encore sa
raison quelques heures. Il entretenait dou-
cement ses amis ; mais le délire vint bien-
tôt; il croyait voir le regard haineux des
fanatiques ; il répétait à sa nièce, au milieu
de paroles entrecoupées : Ma pauvre enfant, ils
jetteront mon cadavre à la voirie ! Après quel-
ques heures d'agitation, il resta immobile et
silencieux. Sa famille et ses amis atterrés en-
touraient son lit, s'attendant à le voir expi-
rer; ils admiraient cependant, à ce^moment
suprême, la beauté de ses traits et je ne sais
quel rayon d'enthousiasme qui brillait en-
core dans son regard. Mais quelqu'un
entre : on vient annoncer de la part de M.
Lallyfils, à M. de Voltaire, s'il en est temps
encore, la réhabilitation de son père. Le mou-
rant, à ces mots, donne un signe de vie et
de joie, une larme brille dans ses yeux ; il
se lait apporter une plume et un peu de pa-
pier ; on lui soulève la tête, et de sa main,
- 120 ~
déjà glacée par le froid de la mort, iljrace
ces mots :
Le mourant ressuscite en apprenant cette grande
nouvelle ; il embrasse tendrement M. de Lally ;
il voit que le roi est le défenseur de la justice ;
il mourra content.
Content, ce fut le dernier mot que cette
main traça, et ce mot voulait dire : l'huma-
nité triomphe.
11 mourait content! ce fut le fruit de cette
vie, consacrée tout entière au bonheur des
hommes.
11 mourait content ! mais ses ennemis
étaient saisis de rage. Une réunion secrète
d'évêques eut lieu, dans laquelle quelques-
uns proposèrent, comme l'avait dit le curé,
de jeter son cadavi*e à la voirie.
Voltaire respirait toujours ; mais depuis
le billet à M. de Lally, il était retombé
dans l'accablement et le silence... Pour-
tant il prononça encore ces paroles, en-
pressant la main de son valet de chambre :
Adieu, mon cher Morand, je me meurs ; et le
30 mai 1778, à onze heures un quart du soir,
il expira. 11 était âgé de quatre-vingt-quatre
ans et trois mois.
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ROUEN. — IMP. DE D. BRIÈRE ET FILS.
BÏBLIOTHECA
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La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéonce
The Library
University of Ottawa
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COO NOËL, EUGENE VOLTAIRE A
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